Troubles alimentaires pédiatriques: le dépistage par la sage-femme

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Troubles alimentaires pédiatriques: le dépistage par la sage-femme
22.01.2026
Sources des images: Julie Champenois, privé

Auteur·rice(s)

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Julie Champenois,
infirmière spécialisée dans l’alimentation de l’enfant, consultante en lactation IBCLC, responsable de modules du CAS HES-SO en «Troubles alimentaires pédiatriques» à la Haute école de santé de Fribourg. Julie.champenois@hin.ch

Les difficultés alimentaires chez les enfants figurent parmi les motifs fréquents de consultation chez le·la pédiatre ou auprès d’autres professionnel·le·s de la petite enfance. Les troubles alimentaires pédiatriques restent pourtant encore très largement méconnus des professionnel·le·s de santé – alors qu’un dépistage précoce permet de conseiller et, si nécessaire, d’orienter les familles et enfants concernés au plus près de leurs besoins. Une sensibilisation des professionnel·le·s pour délivrer de simples conseils aux familles pourraient en effet permettre d’éviter l’installation de ces troubles dans la durée.

Selon Kerzner et al. (2015), plus de 50 % des mères considèrent qu’au moins l’un de leurs enfants «mange mal». De plus, selon Manikan et Ferman (2000), un enfant qui mange mal devient rapidement une problématique familiale et constitue un facteur de stress parental majeur. Nous avons tou·te·s entendu des phrases telles que «Un enfant ne se laisse pas mourir de faim», «Tant qu’il grandit et prend du poids, tout va bien», ou encore «Ne le force pas à manger, il va avoir le déclic», «Il fait des caprices à table», etc. Et pourtant, il existe des enfants qui ne mangent pas même s’ils ont faim. Ce n’est pas que ces enfants ne veulent pas manger, mais c’est qu’ils ne le peuvent pas. Les troubles alimentaires pédiatriques sont toutefois rarement diagnostiqués, et les familles concernées se sentent démunies. L’enfant et ses parents se retrouvent le plus souvent en errance médicale, non reconnus dans leur souffrance. Lorsque le TAP persiste chez un enfant plus âgé, le niveau de stress parental est augmenté en particulier lorsque des comportements agressifs surviennent pendant les repas (Silverman et al., 2021). Il est donc essentiel d’orienter précocement les enfants avec un TAP vers une prise en soins adaptée et spécialisée (Morris et al., 2017)[1].

Il existe des enfants qui ne mangent pas même s’ils ont faim. Ce n’est pas que ces enfants ne veulent pas manger, mais c’est qu’ils ne le peuvent pas.

Qu’est-ce qu’un trouble alimentaire pédiatrique?

Selon une étude de Kovacic et al. (2021), la prévalence des TAP se situe entre 2,7 et 4,3 % chez les enfants de moins de 5 ans dans la population générale mais atteint de 20 à 33 % chez ceux atteints de maladies chroniques.

L’étude de Goday et al. a établi en 2019 une définition internationale des TAP[2]. Un TAP est une altération de l’absorption de nutriments par voie orale, inadaptée à l’âge de l’enfant et qui persiste au moins 2 semaines. Il est qualifié d’aigu s’il dure entre 2 semaines et 3 mois et de chronique s’il persiste au-delà de 3 mois. Cette altération est associée à l’un des éléments suivants: un dysfonctionnement nutritionnel (dénutrition, carence nutritionnelle) liée à une sélectivité alimentaire, une dépendance à une nutrition entérale, une dysfonction médicale(séquelles d’atrésie de l’œsophage, insuffisance cardiaque, etc.), une dysfonction des compétences alimentaires(retard de développement de la motricité orale, nécessité de modifier la texture des aliments, mise en place de stratégies d’adaptation, etc.), ou une dysfonction psychosociale(liée à la personne qui nourrit l’enfant ou à son environnement).

Différentes causes peuvent être à l’origine de ces troubles, comme la prématurité et l’hospitalisation dès la naissance, mais le plus souvent il n’y a aucune cause évidente.

Lors de soins invasifs à la naissance et les jours/semaines suivant(e)s, le nouveau-né intègre que toutes les interactions, particulièrement autour de son visage, sont désagréables ou douloureuses. Contrairement aux nourrissons plus âgés, le nouveau-né n’a aucune référence en matière de toucher et approche corporelle positives. De ce fait, chaque caresse, approche de la cuillère ou du biberon, ou soin, est interprété comme une agression. Le nourrisson se défend ou fait en sorte de ne rien ressentir. En fonction de son histoire et sa sensibilité, il met du temps, parfois plusieurs mois ou années, à accepter un toucher ou une approche, même douce, de son corps, de son visage, puis de sa bouche. Pour ces nourrissons, un accompagnement adapté par un·e professionnel·e formé·e est nécessaire afin de soutenir les parents dans une approche tactile de leur enfant progressive et en douceur, particulièrement autour du visage et de la bouche.

En présence d’un TAP, les difficultés alimentaires sont la partie émergée de l’iceberg. La partie immergée est rarement associée aux difficultés alimentaires et pourtant, sa prise en charge est essentielle. Les difficultés sensorielles, l’hypersensibilité ou l’hyposensibilité orale, le mode défensif, les peurs associées, les traumatismes dus à des attitudes ou des réflexions inadaptées constituent la partie immergée de l’iceberg. Il est primordial de traiter et d’améliorer d’abord cette partie invisible afin de permettre à l’enfant de retrouver confiance. Ce n’est qu’ensuite qu’il sera possible de travailler sur le comportement de l’enfant face à l’alimentation.

En présence d’un TAP, les difficultés alimentaires sont la partie émergée de l’iceberg.

Chez le nourrisson

Dans les semaines suivant la naissance, plusieurs comportements du nourrisson peuvent nous rendre attentif·ve·s au risque de développer un TAP. La sage-femme effectuant le suivi post-partum est la professionnelle privilégiée pour dépister un TAP. En effet, elle accompagne la famille sur plusieurs semaines et établit un lien de confiance avec elle. Elle peut la revoir au moment de la reprise du travail ou la diversification alimentaire. Tout au long du suivi, elle entend également les questionnements ou les plaintes des parents vis-à-vis des enfants ainés (voir les encadrés en fin d’article à propos des enfants plus âgés). Certaines de ses observations ou des plaintes des parents peuvent lui faire penser à un risque pour l’enfant de développer un TAP. Par exemple, les difficultés de succion au sein ou au biberon, ou un reflux gastro-œsophagien, non pris en charge ou qui perdurent dans le temps, associés à une hypersensibilité tactile augmentent le risque de développer un TAP.

L’hypersensibilité tactile s’observe par exemple lorsque le nourrisson n’aime pas être changé ou déshabillé, lorsqu’il refuse d’être embrassé, s’il pleure lorsque ses vêtements sont trop serrés ou trop larges, etc. D’autres hypersensibilités peuvent être présentes, par exemple les hypersensibilités auditive (ne supporte pas le bruit), visuelle (la vue de certaines textures lui donne des hauts le cœur), olfactive (se plaint de certaines odeurs), ou émotionnelle (ressent les émotions des personnes dans la pièce). Au contraire, l’hyposensibilité se manifeste par le fait de n’avoir ou montrer aucune réaction lors de stimuli sensoriels. Ces enfants auront besoin de goût ou odeur très prononcés pour pouvoir les ressentir.

Les difficultés de succion au sein ou au biberon, ou un reflux gastro-œsophagien, non pris en charge ou qui perdurent dans le temps, associés à une hypersensibilité tactile augmentent le risque de développer un trouble alimentaire pédiatrique.

Rôle de la sage-femme

Le rôle de la sage-femme serait de dépister ces signes, d’en discuter avec les parents, de les informer et de leur donner des conseils simples à mettre en place facilement – et, si nécessaire, de les réorienter vers des professionnel·le·s formé·e·s.

La sage-femme peut donner des conseils simples à la famille de l’enfant, par exemple lui faire découvrir différentes textures avec ses mains et ses pieds, exercer des pressions fermes sur les pieds puis remonter progressivement vers le haut du corps en fonction de la tolérance, et/ou jouer en chantant des comptines sur le visage (par exemple: «Je fais le tour de ma maison»).

Pour les nourrissons après 4 mois, leur proposer de jouer avec des hochets texturés comme les brosses à dents pour bébés ou une pieuvre avec les tentacules texturées. Si le nourrisson a des difficultés au moment de la diversification alimentaire, ne pas insister et reproposer la semaine suivante.

A retenir: lorsque le nouveau-né/nourrisson a des difficultés à s’alimenter et/ou prendre du poids, la diversification alimentaire ou le passage au biberon, en général, ne règle pas la situation. Lorsque les facteurs de risque ont été identifiés, la sage-femme peut par exemple dire aux parents: «Si votre enfant a des difficultés à passer au biberon ou à manger des purées après quelques semaines, ne restez pas seul·e·s, parlez-en.»

En général, les consultations par un·e professionnel·le spécialisé·le sont prises en charge par la LAMal sur prescription médicale, ou par le canton. Plus les troubles de l’enfant sont dépistés tôt, idéalement vers 8-10 mois, plus l’accompagnement sera court. Un suivi adapté et cohérent, impliquant une collaboration entre divers professionnel·le·s, est essentiel pour restaurer le plaisir de manger et améliorer la qualité de vie de l’enfant et de sa famille.

Un suivi adapté et cohérent, impliquant une collaboration entre divers professionnel·le·s, est essentiel pour restaurer le plaisir de manger et améliorer la qualité de vie de l’enfant et de sa famille.

Prise en charge

Si après quelques semaines, il n’y a pas ou peu de changement, une prise en soins par un·e ergothérapeute ou un·e psychomotricien·ne est indispensable. En parallèle ou dans un deuxième temps, un accompagnement par un·e logopédiste, un·e diététicien·ne ou un·e infirmier·ère.


Références

  • Briatte, L. & Barreau-Drouin, L. (2021) Troubles alimentaires pédiatriques. Tom Pousse.
  • Goday, P.S., Huh, S.Y., Silverman, A., Lukens, C.T., Dodrill, P., Cohen, S.S. et al. (2019) Pediatric feeding disorder: Consensus definition and conceptual framework. J Pediatr Gastroenterol Nutr;68(1):124-129.
  • Hermans, D. & Grevesse, P. (2025) Le trouble alimentaire pédiatrique: physiopathologie, évaluation et traitement. De Boeck.
  • Kerzner, B., Milano, K., MacLean, W.C. Jr, Berall, G., Stuart, S. & Chatoor, I. (2015) A practical approach to classifying and managing feeding difficulties. Pediatrics; 135(2):344-353.
  • Kovacic, K., Rein, L.E., Szabo, A., Kommareddy, S., Bhagavatula, P. & Goday, P.S. (2021) Pediatric feeding disorder: A nationwide prevalence study. J Pediatr;228:126-131.e3.
  • Leblanc, V. et al. (2012) Boite à idées pour oralité malmenée du jeune enfantBoite à idées pour oralité malmenée du jeune enfant. FIMATHO, Filière de santé maladies rares.
  • Leblanc, V. et al. (2024) Mon enfant ne mange pas! et s’il n’y arrivait pas? Comprendre ses difficultés alimentaires pour mieux l’aider au quotidien. Larousse.
  • Manikam, R. & Perman, J.A. (2000) Pediatric feeding disorders. J Clin Gastroenterol;30(1):34-46.
  • Morris, S.E. & Klein, M.D. (2017) Pre-feeding skills: A comprehensive resource for feeding development. 2nd ed. Austin (TX): Pro-Ed.
  • Putigny, S. (2021) Ne dites jamais qu’un enfant ne se laisse pas mourir de faim. Librinova.
  • Silverman, A.H., Tarbell, S & McGrath, A.M. (2021) Pediatric feeding disorders: A multidisciplinary approach to assessment and treatment. Pediatr Clin North Am; 68(3):589-606.

[1] En Suisse, peu de professionnel·le·s sont sensibilisés à un accompagnement adapté à cette problématique et il n’existe aucune liste des personnes formées. L’autrice de cet article se tient à disposition pour tout renseignement.

[2] On préfère d’ailleurs ce terme aujourd’hui, au terme plus ancien de «troubles de l’oralité».

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