Sage-femme à près de 50 ans: y a-t-il un mode d’exercice idéal?

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Sage-femme à près de 50 ans: y a-t-il un mode d’exercice idéal?
02.12.2025
Thèmes: Personnes
Sources des images: Jediaelle Gehrig, J&Fcreation

Auteur·rice(s)

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Jeanne Rey
rédactrice FSSF

Céline Audemard a deux enfants de 18 et 16 ans, et habite dans la campagne fribourgeoise – avec son mari, leur chien, leur coq et leurs dix poules! Sage-femme à l’Hôtel des patients au Centre hospitalier universitaire vaudois, elle exerce aussi sous propre responsabilité professionnelle au domicile des patientes et en cabinet pluridisciplinaire. Membre du comité rédactionnel d’Obstetrica, elle est passionnée par son métier, curieuse de ses multiples facettes d’exercice et de mises à jour scientifiques. A presque 50 ans, Céline s’interroge sur le sens de sa profession, entre réglementations et travail administratif toujours plus pesants – alors même que les enjeux liés à l‘approche de la retraite se font plus prégnants. Elle a accepté de partager avec Obstetrica ses interrogations, mais aussi les pistes et chemins qu’elle explore pour redonner du souffle à sa pratique. Ce faisant, elle dresse en creux, le portrait d’une profession en transformation, au plus près des mouvements de notre société.

Elle en avait «assez des usines à bébé» – c’est ainsi que Céline, jeune sage-femme fraîchement diplômée à Clermont-Ferrand, arrive à Fribourg en 1999, attirée par des structures plus humaines que les grands centres universitaires français dans lesquels elle a été formée. Elle a toujours été attirée par le métier de sage-femme, écoutant enfant les récits d’accouchements des (nombreuses) femmes de sa famille. Et c’est bien «pour les femmes» qu’elle s’est engagée dans cette profession – peu intéressée au départ par les bébés, avoue-t-elle franchement.   

C’est «pour les femmes» que Céline Aidemard est devenue sage-femme

Elle débute donc sa carrière à la clinique Sainte Anne, entre salle d’accouchement et préparation à la naissance, où elle reste 7 ans: «Nous pouvions y exercer notre métier dans de bonnes conditions, avec un vrai binôme gynécologue-sage-femme comme je n’en retrouve plus aujourd’hui, et avec une vraie reconnaissance de notre travail. Et puis… c’était une très jolie maternité!» Suivront encore 10 années à l’hôpital Daler à Fribourg, toujours en salle d’accouchement.

Sous propre responsabilité professionnelle

En 2005, elle vient de se marier et souhaite avoir des enfants. Mais elle ne se voit pas combiner la maternité avec un travail hospitalier à 80 ou 100 %: «Rares sont celles qui y parviennent avec des enfants en bas âge!» Alors elle se lance dans l’indépendance et monte son cabinet, L’espace naissance à Romont, avec un taux de 10-20 % au départ – son premier enfant naît dans la foulée. Un taux qui s’élève aujourd’hui à 50 % environ, ajustable selon ses besoins. Depuis ses débuts dans l’activité sous propre responsabilité professionnelle, la pratique a beaucoup évolué: en 2005, pour tout le canton de Fribourg, elles étaient 10 sages-femmes – pour 100  aujourd’hui. «L’évolution énorme en 20 ans, c’est que toutes les femmes sortent de la maternité avec une sage-femme pour prendre le relai à domicile.» Depuis 2015 en Suisse, les femmes bénéficient de 10 à 16  visites de sages-femmes pendant 56 jours après la naissance – 16 en cas de césariennes –, et 3 consultations d’allaitement. Avant ce changement, les visites post-partum devaient avoir lieu dans les premiers 10 jours après l’accouchement. L’activité s’est donc recentrée sur ces suivis en post-partum et la préparation à la naissance. Céline partage son activité entre la préparation à la naissance (également en piscine), la rééducation du périnée et le suivi post-partum à domicile. Là, on peut prendre plus de temps dans le soin et dans la relation aux familles. Le temps est loin où, sage-femme en formation, les bébés l’indifféraient: «Le regard des bébés me touche énormément, et ils dégagent quelque-chose de tellement différent les uns et les autres, c’est étonnant comme certains nous interpellent!»

«Le regard des bébés me touche énormément, c’est étonnant comme certains nous interpellent!»

Le monde hospitalier en évolution

Mais elle garde toujours un pied dans le monde hospitalier: en 2017, Céline rejoint le pool des sages-femmes du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois et, lorsqu’on lui propose un poste à l’Hôtel des patients, dispositif innovent permettant d’accueillir des patientes dans des chambres familiales et confortables en dehors des murs de l’hôpital, mais avec la présence d’une équipe soignante, elle accepte avec enthousiasme: «C’est un modèle vraiment intéressant, qui permet à la famille d’avoir son autonomie. C’est aussi un site délocalisé, qui offre aussi plus d’autonomie aux sages-femmes. Nous étions une petite équipe au départ – et je suis reconnaissante d’avoir connu cette forme d’exercice.» L’Hôtel des patients est accessible à toutes les patientes, éligibles selon certains critères de santé, offrant ses services en post-partum, durant la grossesse et en gynécologie. Il compte en tout 12 places et jusqu’à 8 en post-partum.

«Bien sûr que la salle d’accouchement me manque, j’y repense parfois – mais je crois qu’elle me manque sous un format qui est moins pratiqué aujourd’hui. Je l’ai pratiquée 20 ans dans des maternité de proximité, nous avions encore une bonne dotation en personnel et pouvions être disponibles pour les couples, accompagner vraiment le travail, et avec une certaine autonomie. Aujourd’hui, dans les plus grands centres hospitaliers, il y a beaucoup de personnel qui gravite, le suivi est de plus en plus compartimenté de l’accueil des couples jusqu’au retour en chambre, donc on ne les suit pas sur la totalité de l’accouchement. Il y a aussi une perte d’autonomie, entre la présence d’une sage-femme référente à qui il faut rendre des comptes, et jusqu’au monitoring centralisé qui peut donner l’impression d’être «surveillée» – cette pratique me correspondait moins.» A cela s’ajoutent la fatigue physique, les nuits. Céline sent qu’elle s’est arrêtée quand il le fallait pour elle: «J’ai arrêté à un moment où c’était bien pour moi, j’y suis allée jusqu’à la fin avec bcp de plaisir!»

«L’Hôtel des patients (CHUV), est un modèle qui offre plus d’autonomie aux sages-femmes.»

Entre perte de sens et pragmatisme

Aujourd’hui, Céline est toujours à 50 % à l’Hôtel des patients, mais le travail a changé, ici aussi: «La digitalisation dans les soins conduit à passer beaucoup plus de temps derrière les écrans. Comme nous ne sommes pas dans les locaux de l’hôpital, il n’y a pas de personnel administratif et nous devons aussi absorber ce travail, plus une partie du travail aide-soignant – le tout au détriment du temps passé auprès des familles.» Travailler avec un système informatique pas toujours intuitif et, jusqu’à récemment, encore en rodage, est un facteur de stress bien réel – par exemple lorsqu’il faut enregistrer dans le dossier d’une patiente un monitoring, pièce maîtresse dans les soins en maternité. A ceci s’ajoute le sous-effectif qui complique encore le fonctionnement du travail: «Les intérimaires n’ont pas accès aux applications avec lesquelles nous travaillons, ni même aux pharmacies», regrette Céline. «Nous pouvons bien sûr signaler les problèmes à notre hiérarchie, mais tout met beaucoup de temps à être corrigé.»

Epuisement, reconversions et retour à l’hôpital

Céline reste fondamentalement attachée à la pratique hospitalière, pour le contact avec le terrain et la mise à jour continue des connaissances. Mais à près de 50 ans, elle ressent une perte de sens de son travail hospitalier. Le dialogue est ouvert avec les ressources humaines, «mais le constat, c’est que le système de santé évolue – en plus de restrictions budgétaires. En tant que personnel de santé nous n’avons pas le choix, nous devons accepter ce nouveau modèle sur le terrain – ou quitter le système hospitalier.»

 «Pour être sage-femme il faut vraiment être en bonne santé, dans son corps et dans sa tête.»

Autour d’elle, elle voit des sages-femmes qui s’épuisent, ou changent de trajectoire: «Beaucoup sont sages-femmes pour l’accompagnement, l’humain – ce qu’elles ne retrouvent plus actuellement.» Il y a celles qui quittent l’hôpital, et celles encore, rares il y a quelques années mais de plus en plus nombreuses, qui y reviennent – assurant ainsi les 15 dernières années avant la retraite, quand c’est possible de tenir bon. Et il y a celles qui quittent le métier, tout simplement, pas toujours par choix.

«Aujourd’hui c’est compliqué d’être hospitalière toute une vie, avec les horaires, la pénibilité, la fatigue liée au stress. Pour être sage-femme il faut vraiment être en bonne santé, dans son corps et dans sa tête.» Et en effet, comment trouver la disponibilité pour prendre soin de ses patientes dans un système qui plus est très exigeant, si l’on doit prendre soin de soi, d’un enfant ou d’un proche malade?

Nouvelle génération

Curieuse, le regard affûté mais aussi exigeante – de son propre aveu! –, Céline observe avec intérêt sa profession évoluer. Peut-être la nouvelle génération apportera-t-elle des changements, avec des visions et une mentalité différente. Dns la pratique indépendante, elle voit déjà le métier évoluer. «On ne voit plus le modèle de sage-femme s’il y a 20 ou 30 ans, qui faisait des accouchements, complètement autonome et complètement investie, corps et âme, sept jours sur sept!» Céline le constate, les sages-femmes posent des limites à leur disponibilité, négocient aussi avec leurs tiraillements – être présentes pour les familles qu’elles suivent, tout en laissant de la place à leur vie personnelle.

«Je veux rester sage-femme car je reste passionnée!»
Pour trouver sa sage-femme: www.recherche-sage-femme.ch

Gestion et qualité

Maintenant que ses enfants ont grandi, Céline continue d’apprécier la liberté de l’indépendance, le temps de travail modulable – dans une certaine mesure. Mais elle rêve de week-ends, qui sont rares… Elle assure en plus avec 2 associées, la gestion d’un cabinet comprenant 12 professionnel·le·s de la périnatalité dont 3 sages-femmes, tâche chronophage, administrativement et stratégiquement parlant, qui réclame des compétences à acquérir «sur le tas». Sans compter les attentes plus fortes envers les sages-femmes qui exercent sous propre responsabilité professionnelle, en termes de qualité ou de formation continue, liées aux réglementations mises en œuvre dans les dernières années: «Ce sont des contraintes bien supérieures à il y a 20 ans. Avant, tu pouvais faire les choses dans ton coin et personne ne voyait rien.» Aujourd’hui, les normes de qualité exigent par exemple de se former régulièrement et de participer à des cercles de qualité. «Il s’agit de se réunir, de ne pas pratiquer seule dans son coin, de collaborer. Finalement, c’est vrai que c’est aussi positif, mais c’est une charge de travail non rémunérée.» A cela s’ajoutent le travail administratif et de comptabilité inhérent à l’activité, les outils digitaux (adresse mail sécurisée, logiciel de facturation), qui engendrent des frais. Et enfin, thématique récurrente, le travail de liaison dans les suivis qui n’est pas rémunéré : «Qu’il s’agisse de gérer une urgence, appeler le∙la pédiatre, faire une lettre, etc.: on sous-estime finalement le temps d’un suivi, qui ne s’arrête pas au domicile des familles.»

Elle salue d’ailleurs l’engagement de ses jeunes collègues indépendantes, engagées et soucieuses de rester actives dans la profession et de se former en continu, même si leur revenu couvre parfois tout juste les frais de garde des enfants en crèche.

«Je veux rester sage-femme car je reste passionnée!
Mais il n’y a pas d’exercice idéal de la profession actuellement, il faut être réaliste»
Céline Audemard

Un modèle idéal?

«Je veux rester sage-femme car je reste passionnée!, insiste Céline. Mais il n’y a pas d’exercice idéal de la profession actuellement, il faut être réaliste». Si on lui demande comment retenir les sages-femmes dans la profession (plus de 40 % des sages-femmes abandonnent leur profession avant d’avoir atteint l’âge de la retraite), elle n’a pas vraiment de solution mais est convaincue que, concernant les sages-femmes hospitalières, la solution et les stratégies doivent venir des services des ressources humaines des institutions (voir à ce propos les articles consacrés aux nouveaux modèles d’exercice dans l’édition 6/2025 d’Obstetrica).

Céline, elle, cherche un souffle nouveau pour sa carrière. Sage-femme engagée, elle a déjà exploré de nombreuses pistes, comme autant de cordes à son arc. Elle a fait partie du comité de la section Fribourg de la Fédération suisse des sages-femmes (FSSF) pendant 3 ans, en tant que responsable de formation, et a apprécié observer les mécanismes de communication entre le terrain et le niveau national de la représentation de la profession. Depuis 2021, elle fait partie du comité rédactionnel d’Obstetrica, où elle participe avec deux collègues (Julie Flohic et Aurélie Delouane) à l’élaboration de la programmation des éditions. Elle rédige aussi régulièrement des compte-rendu et des recensions de livres ou de podcasts, qui sont publiés dans la revue: «C’est satisfaisant de prendre le temps de se plonger dans des sujets auxquels on n’aurait pas le temps de se consacrer autrement, cela apporte un peu de recul.» Elle voudrait pouvoir faire davantage et y consacrer plus de temps, mais cela requerrait une rémunération.

Car les enjeux financiers sont bien réels, à une quinzaine d’années de la retraite: «Pour moi l’idéal serait de trouver un modèle de pratique qui me convienne en termes d’organisation du temps de travail, tout en assurant un salaire et ma retraite future.»

Recherche

Récemment elle a pris part pour la première fois à une recherche et, pour le projet SOCRATES, elle a sillonné les couloirs de la maternité du CHUV afin recruter les jeunes parents. Cette pratique, un pied au post-partum à l’hôpital et l’autre auprès des familles sous un angle différent du soin, l’a convaincue. Mais c’est aussi et surtout la nouveauté et les nouvelles compétences acquises (protocoles de recherche, consentement, recueil de données, etc.), renforcées par une formation d’investigateur clinique, qui la poussent aujourd’hui à explorer cette voie. Comment exercer ces nouvelles compétences dans le cadre d’un exercice rémunéré, alors qu’il n’existe pas de poste dédié à la recherche sans master?

Une nouvelle question qui reste ouverte pour Céline, qui continue son chemin, toujours à l’affût de témoignages et d’inspirations. 

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