Quand naît le père. Comprendre ses dilemmes pour mieux l’accompagner

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Quand naît le père. Comprendre ses dilemmes pour mieux l’accompagner
08.09.2026
Sources des images: FSSF / Antje Kroll-Witzer

Auteur·rice(s)

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Laetitia Ammon-Chansel
est sage-femme exerçant sous propre responsabilité, doctorante en sociologie (Université de Genève). Sa recherche porte sur le thème de la construction sociale de la paternité.

Devenir parent est décrit comme une transition qui amène les individus vers de nouveaux équilibres de vie et qui les conduit à redéfinir leurs interdépendances au sein de la famille. S’intéresser à la paternité, au travers du discours des hommes, permet d’apporter un nouvel éclairage sur la manière dont les pères se représentent et vivent cette période. Ainsi, cet article de Laetitia Ammon Chansel présente les résultats d’une recherche menée dans le cadre d’un Master en sociologie portant sur les mécanismes sociaux et les tensions qui s’exercent sur les hommes devenant pères.

En tant que sages-femmes, nous tournons prioritairement nos prises en charge vers la mère et l’enfant, et cela est dû à la définition de notre métier ainsi qu’aux les lois qui encadrent nos pratiques (Fédération suisse des sages-femmes, 2026; Office fédéral de la santé publique, 2026). Nous intégrons toutefois l’environnement familial dans nos accompagnements, car la transition à la parentalité implique conjointement les fonctions maternelles et paternelles. En effet, devenir parents oblige à «faire famille» et ce concept peut apporter son lot de complexité selon les environnements sociaux.

Le «je» et le «nous»

Si les familles contemporaines occidentales sont multiformes, elles ont en commun leurs caractéristiques identificatrices et individualisées: la famille participe à la construction, la révélation ou la consolidation de l’identité de chacun·e. Les liens familiaux ne vont pas de soi et ils doivent être confirmés par l’attention, l’affection, la disponibilité et l’engagement. «Faire famille» relève d’un collectif familial au sein duquel chacun·e souhaite préserver son autonomie, révélant parfois des tensions entre le «je» et le «nous» (De Singly, 2002). Ainsi, les individus doivent trouver des compromis entre la sphère individuelle et la sphère familiale. Dans les familles hétérosexuelles, la position des hommes vis-à-vis de la famille est aussi inextricablement dépendante de celle de leur partenaire et des choix de vie de cette dernière. Ainsi, les répercussions de l’un sur l’autre sont à la base des dynamiques familiales complexes et interdépendantes (Elder, 1994; Sapin et al., 2007). Plus largement, la famille peut être vue comme un ensemble de configurations d’interdépendances au sein desquelles des coopérations et des équilibres de tensions ont lieu pour faire le «nous» (Widmer, 2023). On parle de «démocratisation de la famille» pour décrire la combinaison de choix offerte aux individus pour décider de leur position sociale au sein de la famille. Le sens donné à ces positions est aujourd’hui moins déterminé par un référentiel traditionnel. Il est sujet à une négociation active entre les membres de la famille et il est façonné par des forces extérieures issues de la conjoncture sociétale, de la transformation du travail et des politiques publiques (Williams, 2008).

L’accompagnement de la transition vers la parentalité devrait donc intégrer la compréhension des relations d’interdépendance entre les individus et des mécanismes sociaux à l’oeuvre. En effet, une personne ne peut être appréhendée individuellement puisque ses pratiques et ses choix sont façonnés par son environnement relationnel et social.

Représentations paternelles

La recherche présentée ici s’intéresse aux hommes qui deviennent pères et à leur manière de se représenter la famille et la paternité, dans le but d’apporter un nouvel éclairage sur les équilibres familiaux et conjugaux.

Elle s’est appuyée sur plusieurs choix méthodologiques: tout d’abord, de recueillir le discours des pères pour investiguer la manière dont ils se représentent et expérimentent la paternité; puis sélectionner un échantillon de pères ayant un lien fort avec leur travail afin de faciliter l’étude des tensions provoquées par le travail sur leur vie privée. Cet article présente donc quelques analyses issues de cette étude.

Entrée dans la paternité

Un premier axe portait sur l’entrée des hommes dans la paternité afin de mieux comprendre la manière dont ils vivent et donnent du sens à cet évènement. Les hommes interrogés décrivent l’entrée dans la paternité comme un point de rupture[1] (Sapin et al., 2007), dont le déroulement n’est pas toujours anticipé. Cette transition entraîne une reconfiguration profonde de leur rapport au monde, une redéfinition de leur échelle de valeurs, au sein de laquelle le sentiment de responsabilité prend une place centrale.

L’annonce de la nouvelle vie s’incarne dans des projets d’acquisition de biens matériels pour organiser et faciliter les changements à venir. Les pères investissent ainsi des aspects techniques et matériels de la paternité en se conformant, de manière plus ou moins consciente, à un rôle spécifique et instrumental.

Si les changements apportés par la paternité sont vécus comme rapides, l’enrôlement dans la paternité est décrit comme progressif avec un emboitement graduel des pratiques parentales et des satisfactions qu’elles procurent. Les pratiques paternelles sont porteuses de sens pour construire la relation avec l’enfant. Les pères soulignent notamment l’importance de passer du temps seuls avec celui-ci, sans la présence de la mère, afin de développer leurs propres manières de faire et de répondre directement à ses besoins. De manière générale, les hommes ont intégré leur participation aux tâches familiales comme une composante de leur rôle paternel et leurs actions s’inscrivent dans un nouveau référentiel normatif, celui de la paternité engagée. Leurs actions résultent des ajustements aux attentes de leur compagne d’une part, et de leur propre volonté d’action d’autre part. Elles sont situées au sein de compromis négociés entre leur famille et les différents cercles sociaux.

Si les changements apportés par la paternité sont vécus comme rapides, l’enrôlement dans la paternité est décrit comme progressif avec un emboitement graduel des pratiques parentales et des satisfactions qu’elles procurent.

Tensions dans l’entrée en paternité

Au sein de ce processus, les pères vivent des tensions. Ils décrivent des éléments subjectifs liés aux changements de vie, comme les responsabilités parentales, la perte de liberté ou encore la disparition d’éléments identitaires ou biographiques leur permettant de faire des choix de vie singuliers. D’autres problématiques sont décrites, telles que des manifestations physiques ou des douleurs, qui s’objectivent parfois dans des maladies ou des prises de poids. Les pères attribuent ces tensions aux demandes divergentes auxquelles ils sont confrontés et à la nécessité de trouver des compromis entre leur engagement familial et les attentes émanant de leurs différents cercles sociaux extérieurs à la famille. Les éléments stressants peuvent se superposer et générer des réactions dont l’intensité varie selon les stratégies d’adaptation de chacun.

Ainsi l’entrée dans la paternité ne dépend pas seulement de la volonté de s’approprier un nouveau rôle, mais elle dépend également d’un ensemble de ressources et de réserves accumulées, combinant des processus psychologiques et sociaux, et permettant de mettre en place des stratégies adaptatives pour favoriser cette transition (Sapin et al., 2007; Widmer, 2023).

La norme du «nouveau père»

Un deuxième axe de la recherche portait sur les normes qui entourent la paternité contemporaine. La notion de «bonne paternité» a été interrogée au cours de l’étude, qui a montré la prégnance d’un idéal normatif nommé modèle du «nouveau père», construit par l’agrégation des discours positifs sur la paternité des pères interrogés. Déjà décrit dans la littérature autour du concept de «paternité engagée», ce modèle se confirme ici par la convergence des discours positifs tenus par les pères interrogés. Ceux-ci semblent avoir intégré et s’être appropriés de nouvelles attentes fondées sur un investissement à la fois concret et émotionnel auprès de leurs enfants. Il se décline en cinq dimensions normatives: le père qui soutient sa partenaire, le père participant aux tâches familiales, le père complice et affectueux avec l’enfant, le père responsable du foyer et le père engagé dans la défense de son statut de père. Les pères cherchent à se rapprocher de cet idéal et ils portent un jugement négatif sur les modèles familiaux traditionnels, les qualifiant de problématiques pour l’équilibre familial.

Travail et parentalité

La place du travail est très présente dans leurs discours, toutefois ils ne souhaitent plus assumer seuls les besoins économiques du ménage. Ils encouragent et valorisent l’activité professionnelle des femmes, qu’ils justifient par leurs effets positifs sur l’équilibre général du couple, de la société et du capital économique. Dans la sphère familiale, les hommes interrogés perçoivent leur participation comme une aide qui soulage leurs compagnes du poids de la maternité et du travail, et rapportent que cela est également encouragé par les femmes qui formulent cette demande.

On peut ainsi identifier deux forces incitant les hommes à se conformer au modèle du «nouveau père»: l’une, est émise par les hommes pour se distancer du modèle du breadwinner, et elle demande aux femmes de poursuivre leur activité professionnelle une fois qu’elles sont devenues mères. L’autre, est émise par les femmes et par la pression du travail qui s’exerce sur elles, et elle demande aux hommes de participer aux tâches familiales. Ces deux forces se situent dans une société mise en mouvement par la productivité et dont les conditions de travail sont caractérisées par une intensité croissante pour les hommes et les femmes (Office fédéral de la statistique, 2026).

Aide

L’exemple de Benoît illustre la manière dont ce père se positionne comme une aide à la maman dans un modèle familial semi-traditionnel justifié par une envie de transmission de patrimoine:

«On aimerait faire, essayer de se moderniser un petit peu. L’idée c’est que je vais essayer de faire de plus en plus. Maintenant on n’a pas trop le choix parce qu’on a voulu faire une maison, on a voulu faire une carrosserie, on a voulu faire un chalet. Et maintenant que c’est fait, on va essayer d’alléger un peu la tâche de la maman. Et puis comme ça, moi, je pourrai en faire un peu plus à la maison. Alors, enfin, oui, moi, là, j’aurais plaisir à les garder un jour, un demi-jour, ça, c’est clair. Je pense que dans l’immédiat, c’était plutôt de soulager la maman. Parce qu’il y avait beaucoup sur ses épaules. Beaucoup, beaucoup, beaucoup parce que voilà, on a voulu tout ça… Mais après, c’est vrai que je viens d’une famille où on ne m’a rien donné et puis je voulais absolument faire quelque chose pour mes gamins»

Ambivalence face au modèle du nouveau père

Face à la pression normative du modèle du «nouveau père», les hommes expriment une certaine ambivalence. Lorsqu’ils ne parviennent pas à se conformer à ce modèle, ils mobilisent trois principaux registres de justification. Tout d’abord, ils attribuent aux femmes, des caractéristiques biologiques et constitutives qui légitimeraient la place centrale de la mère, envisagée comme le pivot de la famille, et qui expliquerait leurs propres difficultés à occuper une place équivalente. Ensuite, ils estiment que l’éducation reçue et leurs moindres expériences auprès des enfants ne leur permettent pas, au moment d’entrer dans la paternité, de se sentir aussi compétents que les femmes. Enfin, ils évoquent des contraintes structurelles, telles que la différence de durée des congés parentaux, le manque de flexibilité ou certaines pratiques discriminatoires au sein de leurs milieux professionnels.

Vie familiale et vie professionnelle

Si les pères cherchent à se rapprocher du modèle du «nouveau père» sans y parvenir réellement c’est qu’ils semblent situés à l’intersection de deux sphères: une sphère professionnelle, animée par le modèle traditionnel; et une sphère familiale, guidée par le modèle du «nouveau père». Les dilemmes du «nouveau père» révèlent l’ambivalence produite par deux forces contradictoires qui s’exercent sur les pères. La première découle de leur rapport au travail, qui nourrit une quête rationnelle d’autonomie et de singularité à travers des projets professionnels contribuant à la constitution d’un capital économique. La seconde résulte de leur engagement familial, qui exige une présence accrue au niveau du foyer afin de préserver l’équilibre conjugal et de répondre aux nouvelles normes associées à la paternité.

Disponibilité mentale

L’exemple de Rémi illustre les tensions contradictoires qui s’exercent sur cet homme qui exprime ses difficultés à concilier son travail et sa famille, notamment en ce qui concerne le temps et la disponibilité mentale:

«Nous pensons donc tous les deux qu’il est bon de m’encourager à faire tout ce que je peux, quand je le peux et j’essaie de faire ça… Je suis sûr qu’elle souhaite que je fasse plus. Et je pourrais faire plus et être plus proche de notre fille et passer du temps avec notre fille mais alors elle comprend le côté pratique… pourquoi j’arrive tard et parfois elle me fait des remarques parce que quand je suis ici mon cerveau est ailleurs et que je ne suis pas dans le moment, ce qu’elle peut comprendre. Mais elle espère que la situation changera à certains moments, pour que je puisse… je puisse être dans le moment présent….

Mais c’est mon problème, je ne suis tout simplement pas très doué pour fermer la porte et partir de là-bas. Cela vient en quelque sorte avec moi et le téléphone sonne tout le temps et les messages arrivent sans arrêt. Cela fait partie du problème, nous n’avons pas de journée de travail, nous travaillons simplement en continu… Cela s’est progressivement intensifié au fil des années, mais je peux honnêtement dire que c’est ma dixième année dans l’entreprise, et c’est l’année la plus stressante et la plus compliquée que j’ai connue.»

Contrairement aux caractéristiques «totalisantes» des discours sur la maternité, les pères semblent libres d’osciller entre les normes traditionnelles et le modèle du «nouveau père»

Non-prise du congé de paternité

Un troisième axe de la recherche portait sur l’écart normatif en analysant le vécu de la non-prise du congé de paternité. Nos résultats mettent en lumière le sens positif attribué à ce congé par les pères interrogés, qui est considéré comme l’incarnation normative d’un idéal du «nouveau père» auquel ils aspirent. Pourtant, cette norme semble faire l’objet d’appropriations diverses de la part des hommes. Si certains valorisent la prise effective de ce congé comme un moyen d’investir pleinement leur rôle paternel, d’autres relativisent l’impact de ne pas y avoir eu recours. Ces derniers évoquent alors des stratégies alternatives, comme la mobilisation de l’entourage familial ou l’alternance entre activité professionnelle et présence au foyer, pour pallier cet écart normatif. Ce constat soulève la question de la malléabilité et de la plasticité des normes entourant la paternité. L’absence de jugement négatif de la part de l’entourage sur le non-recours au congé de paternité tend à confirmer cette souplesse normative. Contrairement aux caractéristiques «totalisantes» des discours sur la maternité, les pères semblent libres d’osciller entre les normes traditionnelles et le modèle du «nouveau père», composant avec ces différentes dimensions selon leurs situations et leurs aspirations personnelles, et confirmant ainsi la notion de «paternité d’intention» comme un choix soumis à une pression morale faible (Boyer & Céroux, 2010; Miller, 2011).

Interactions et processus interprétatif

A l’aune de ces analyses, et en considérant que l’entrée dans la parentalité pourrait être envisagée comme un espace susceptible d’influencer la manière dont les individus perçoivent et s’approprient les rôles parentaux, il semble que l’enrôlement des pères dans la paternité pourrait être soutenu. S’intéresser aux représentations symboliques des pères, et interagir avec eux, en tant que co-acteur principal de la parentalité, influence certainement la manière dont ils interprètent leur rôle. La sage-femme exerce une influence importante dans ce processus interprétatif et elle participe, par ce qu’elle renvoie à chacun des parents, au sentiment de compétence parentale, à la manière dont les individus hiérarchisent les rôles au sein de la famille et par conséquent à l’engagement des pères.

Ammon, L. (2025). Les dilemmes du nouveau père. Travail de Master en sociologie, sous la direction du prof. Eric Widmer, Université de Genève. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:179637


Références

  • Blumer, H. (1969) Symbolic Interactionnism; Prentice Hall.
  • Boyer, D. & Céroux, B.(2010) Les limites des politiques publiques de soutien à la paternité. Travail, genre et société; (24).
  • De Singly F.(2002) A quoi sert la famille? In Familles; Editions Sciences Humaines,.
  • Elder G. (1994) Time, Human Agency, and Social Change: Perspectives on the Life Course. Social Psychology Quarterly; Vol. 57, No. 1., 4-15
  • Fédération suisse des sages-femmes (n. d.) Le profil de la profession de sage-femme, www.sage-femme.ch
  • Office fédéral de la statistique (2026) Participation des mères et des pères au marché de l’emploi.
  • Office fédéral de la santé publique (n. d.) Assurance maladie, prestations en cas de maternité.
  • Miller, T. (2011) Falling back into Gender ? Men’s Narratives and Practices around First-time Fatherhood. Sociology; 45(6):1094-1109.
  • Sapin, M., Spini D. & Widmer E. (2007) Les parcours de vie: De l’adolescence au grand âge. Presses polytechniques et universitaires romandes.
  • Widmer, E. (2023) La perspective configurationnelle sur les familles: Concepts centraux et illustrations empiriques. Recherches familiales; 20(1).
  • Williams, S. (2008) What is Fatherhood?: Searching for the Reflexive Father. Sociology; 42(3), 487-502.

[1] Le point de rupture est défini comme une phase de vie caractérisée par l’accélération des changements, par opposition à des phases de vie d’apparente inertie, au cours desquelles les structures fondamentales de la vie suivent des mouvements plus lents. Ces changements font de l’entrée dans la parentalité une transition. (Sapin et al., 2007)

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