Cette présentation de Rosmary Huget, sage-femme titulaire d’un Master en éthique des soins, actuellement en MAS en droit de la santé, s’inscrivait dans le long bloc intitulé «Périnatalité respectueuse – données probantes et recommandations» du dernier Congrès suisse des sages-femmes. Riche en échanges, il a permis d’aborder une question fréquemment rencontrée dans les soins périnataux, à l’hôpital comme en pratique indépendante: comment accompagner une patiente dont les choix s’écartent des protocoles habituels tout en garantissant sa sécurité et celle de son enfant? Derrière cette interrogation se trouvent des enjeux cliniques, juridiques et éthiques qui traversent le quotidien des sages-femmes et des professionnel·le·s de la santé. Un compte rendu d’Aurélie Delouane.
Pour Rosmary Huget, les protocoles occupent une place essentielle dans les soins: ils permettent de sécuriser les pratiques, d’harmoniser les prises en charge et de réduire certains risques. Toutefois, ils ne peuvent répondre à toutes les situations individuelles. Les demandes particulières des patientes confrontent souvent les soignant·e·s à des tensions entre respect de l’autonomie et devoir de protection.
Conflit éthique
Lorsqu’une demande sort du cadre habituel, plusieurs sources d’inconfort peuvent émerger: les professionnel·le·s peuvent craindre des conséquences médico-légales, redouter une prise en charge insuffisamment sécuritaire ou, et cet aspect est souligné par l’intervenante, éprouver des difficultés à accepter une décision différente de celle qu’ils auraient privilégiée. Un conflit éthique peut alors apparaître entre la demande de la patiente et les valeurs personnelles ou professionnelles du·de la soignant·e. Reconnaître cet inconfort est essentiel, car il ne signifie pas nécessairement que la décision prise est mauvaise ou contraire à l’éthique.
L’autonomie de la patiente peut entrer en tension avec les principes de bienfaisance et de non-malfaisance tels qu’ils sont perçus par l’équipe soignante.
Pour analyser ces situations, la présentation s’appuie sur les quatre principes fondamentaux de l’éthique biomédicale de Beauchamp et Childress: l’autonomie, la bienfaisance, la non-malfaisance et la justice. Dans la pratique, ces principes peuvent entrer en conflit. Rosmary Huget illustre cette réalité à l’aide d’une situation clinique: une patiente, parfaitement informée et après réflexion avec son conjoint, souhaite qu’une hystérectomie soit réalisée à l’issue de son accouchement, au moindre signe d’hémorragie (elle a déjà plusieurs enfants et a des antécédents d’hémorragie). Bien que cette demande puisse sembler médicalement discutable, elle repose sur des valeurs et des priorités personnelles clairement exprimées (la patiente souhaite rester en vie pour ses enfants). Ici, l’analyse éthique montre que l’autonomie de la patiente peut entrer en tension avec les principes de bienfaisance et de non-malfaisance tels qu’ils sont perçus par l’équipe soignante. Or il n’existe pas toujours de réponse idéale, mais plusieurs options à discuter et à mettre en balance.
Décision partagée
La présentation rappelle également l’importance du consentement libre et éclairé, notion centrale en droit de la santé. Pour être valable, il doit être donné sans pression et sur la base d’une information compréhensible et adaptée. Ainsi, «Une décision peut être médicalement contestable tout en restant juridiquement acceptable dès lors que ces conditions sont réunies.», insiste Rosmary Huget.

Dans ces situations, le rôle du·de la professionnel·le n’est pas d’imposer une décision mais d’accompagner la réflexion de la patiente. Un accompagnement qui repose sur ces éléments:
- L’écoute et compréhension des motivations et des valeurs de la personne;
- Une information claire sur les bénéfices et les risques;
- La recherche de solutions acceptables pour tou·te·s;
- Une traçabilité rigoureuse des échanges.
Cette approche rejoint le modèle de la décision partagée, fondé sur le dialogue et la reconnaissance de l’expertise de chacun·e. Le·la soignant·e apporte ses connaissances scientifiques et son expérience clinique; la patiente apporte ses valeurs, ses préférences et son projet de vie. La décision se construit alors dans une logique de partenariat plutôt que d’autorité. on distingue alors accompagnement et contrainte. Une étude suisse menée auprès de plus de 6 500 femmes a montré qu’environ un quart d’entre elles avaient perçu une forme de coercition lors du suivi de leur accouchement[1]. Ces résultats rappellent que certaines formulations ou attitudes peuvent être vécues comme des pressions malgré une intention de protection.
«Une décision peut être médicalement contestable tout en restant juridiquement acceptable dès lors que ces conditions sont réunies.» Rosmary Huget
Echanges avec le public
On note que les échanges qui ont suivi cet exposé ont été particulièrement nourris, soulignant le vif intérêt suscité par cette thématique. Pour une personne peu familière avec l’éthique clinique ou le droit de la santé, certaines discussions pouvaient toutefois être complexes à suivre. Les échanges ont parfois révélé des compréhensions différentes de notions centrales telles que l’autonomie, le consentement ou la coercition. Une clarification préalable de ces concepts aurait probablement enrichi les débats et limité certains malentendus.
Retrouver la présentation Power point de cette intervention au Congrès ici
[1] Oelhafen, S., Trachsel, M., Monteverde, S. et al. (2021) Informal coercion during childbirth: risk factors and prevalence estimates from a nationwide survey of women in Switzerland. BMC Pregnancy Childbirth; 21, 369. https://doi.org/10.1186/s12884-021-03826-1