Entre éthique et émotion: les sages-femmes face aux interruptions thérapeutiques de grossesse

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Entre éthique et émotion: les sages-femmes face aux interruptions thérapeutiques de grossesse
08.09.2026
Sources des images: Balielo Jr., V. - Pexels

Auteur·rice(s)

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Tizia Buret,
infirmière sage-femme, a travaillé en tant qu’infirmière dans un service de réadaptation exerce, actuellement infirmière sage-femme dans une maternité privée.
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Zoé Caillet-Bois,
infirmière sage-femme, exerce actuellement au sein d’un centre hospitalier.
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Margaux Seewer, .
infirmière sage-femme, a exercé en tant qu’infirmière plusieurs années dans le domaine de la psychiatrie aiguë, actuellement infirmière sage-femme au sein d’un centre hospitalier régional

Dans cet article, les autrices présentent les résultats de leur Travail de Bachelor consacré à l’expérience des sages-femmes confrontées aux interruptions thérapeutiques de grossesse (ITG) dans un contexte de malformations foetales. Cette prise en charge, à la fois complexe sur les plans émotionnel et éthique, constitue une réalité peu abordée dans la littérature. A travers cette revue de la littérature, les autrices ont cherché à mieux comprendre les facteurs influençant le vécu des sages-femmes ainsi que les ressources disponibles dans leur pratique.

L’interruption thérapeutique de grossesse (ITG)[1] pour malformation fœtale constitue une situation de soin singulière, à la croisée du médical, du relationnel et de l’éthique. L’amélioration des techniques de diagnostic prénatal a participé à l’évolution de la pratique obstétricale. L’identification précoce des anomalies foetales confronte aujourd’hui les parents et les professionnel·le·s de santé à des décisions complexes, notamment le recours à une interruption de grossesse (Société Suisse de Gynécologie et d’Obstétrique [SSGO], 2022).

Les ITG pour malformations foetales représentent une réalité clinique complexe et souvent méconnue du métier de sage-femme. L’interruption de grossesse à un stade avancé confronte les professionnel·le·s à un dilemme éthique complexe, dans lequel plusieurs principes fondamentaux entrent en tension (SSGO, 2022). D’une part, le respect de l’autonomie de la femme implique de soutenir sa décision quelles que soient ses propres croyances. D’autre part, le principe de respect de la vie pose la question du statut moral du fœtus et de son droit à vivre (Beauchamp, 2008). 

Enjeux émotionnels

Sur le plan émotionnel, l’accompagnement des interruptions thérapeutiques de grossesse confronte les sages-femmes à des situations particulièrement éprouvantes. La prise en soin du fœtus est souvent perçue comme l’un des aspects les plus difficiles, notamment lorsqu’il présente [JR3] des signes de vie (Armour et al., 2025; Garel et al., 2007). Cette situation peut survenir lorsque, selon l’âge gestationnel, le protocole d’ITG ne prévoit pas d’intervention préalable visant à interrompre l’activité cardiaque foetale. Dans ce contexte, la mise en place de rituels apparaît comme un élément central, à la fois pour accompagner les parents et pour permettre aux professionnel·le·s de donner du sens à leur pratique (Bruno & Rambaud, 2020).

Les sages-femmes décrivent un deuil spécifique souvent peu reconnu (Armour et al.,2021). A cela s’ajoute une dimension personnelle marquée par une grande diversité d’émotions, telles que la tristesse, la colère ou encore la frustration (Andersson et al., 2014; Armour et al., 2025; Cignacco, 2002; Garel et al., 2007). Ces expériences émotionnelles peuvent être exacerbées par une identification aux parents ou à la situation vécue (Armour et al., 2021; Armour et al., 2025). Par ailleurs, les sages-femmes sont régulièrement confrontées à leurs propres convictions, ce qui peut engendrer des dilemmes éthiques et complexifier leur positionnement professionnel (Armour et al., 2025). 

Enjeux professionnels

Les professionnel·le·s soulignent une forte volonté de centrer les soins sur la femme et de défendre leurs droits (Armour et al., 2025; Christensen et al., 2013; Cignacco, 2002; Mauri et al., 2015). Cette posture implique une capacité d’adaptation constante, notamment dans la communication et l’accompagnement, afin de répondre à la singularité de chaque situation (Andersson et al., 2014; Nicholson et al., 2010; Mauri et al., 2015). L’expérience professionnelle joue un rôle protecteur, en permettant aux sages-femmes de mieux appréhender ces situations et de développer des stratégies d’adaptation (Andersson et al., 2014).

Reconnaissance individuelle versus contexte organisationnel

Malgré les difficultés rencontrées, les sages-femmes expriment une forme de satisfaction professionnelle. Celle-ci est notamment liée à la gratitude exprimée par les couples, mais aussi au sentiment de donner du sens à leur pratique. Cette reconnaissance contribue à renforcer leur engagement dans l’accompagnement (Armour et al., 2021; Armour et al., 2025; Nicholson et al., 2010). 

Enfin, le contexte organisationnel influence fortement l’expérience des sages-femmes. Une charge de travail élevée, le manque de protocoles clairs, un soutien institutionnel insuffisant ainsi qu’un manque de formation spécifique contribuent à un sentiment de solitude et à une préparation limitée face à ces situations complexes (Armour et al., 2024; Armour et al., 2025; Christensen et al., 2013; Cignacco, 2002; Garel et al., 2007). 

Recommandations pour la pratique

Si la formation actuelle intègre une initiation au deuil périnatal avec des témoignages parentaux, des apports théoriques et de la réflexion collective, des lacunes persistent quant à la préparation pratique. Il conviendrait d’y intégrer des simulations avec des patient·e·s simulé·e·s, permettant aux étudiant·e·s de travailler leur posture professionnelle et de se confronter à la charge émotionnelle inhérente à ces situations. Des journées d’observation auprès de sages-femmes spécialisé·e·s en deuil périnatal, incluant une visite encadrée de la morgue, favoriseraient une meilleure appréhension des protocoles et des rituels. A l’instar des 40 accouchements exigés en formation, il semblerait judicieux que chaque étudiant·e puisse accompagner au moins une interruption thérapeutique de grossesse au cours de son cursus.

Par ailleurs, des formations postgrades sous forme de journées animées par des professionnel·le·s spécialisé·e·s en éthique permettraient d’approfondir les enjeux moraux propres à ces prises en charge, en les mettant en lien avec des expériences vécues.

Sur le plan institutionnel, plusieurs mesures s’imposent. Des espaces de parole individuels, assurés par des professionnel·le·s du deuil, devraient être systématiquement proposés après chaque suivi. Un système de doublage pour les jeunes diplômé·e·s, ainsi qu’un intervalle entre deux prises en charge d’ITG, pourraient contribuer à préserver les sages-femmes de l’épuisement émotionnel. Lorsque le fœtus présente des signes de vie, une collaboration avec les équipes de néonatologie formées aux soins palliatifs s’avère indispensable. Enfin, étant donné le caractère programmé des ITG, les protocoles devraient prévoir un renforcement anticipé des effectifs, garantissant un accompagnement individualisé et de qualité.

Caillet-bois, Z., Buret, T. & Seewer, M. (2025). Accompagnement entre éthique et émotion: l’expérience des sages-femmes face aux interruptions thérapeutiques de grossesse pour malformations fœtales. Travail de bachelor dirigé par Raphaël Hammer, Haute Ecole de Santé Vaud

Un travail récompensé par le «Prix du meilleur travail de bachelor sur la pratique clinique de la profession» décerné par la section Vaud de la Fédération Suisse des Sages-Femmes (Section Vaud). Cette revue a également été sélectionnée pour être présentée au Groupement Romand De la Société Suisse de Gynécologie et Obstétrique pour les Journées d’Automne 2026. 


Références

  • Andersson, I.-M., Gemzell-Danielsson, K. & Christensson, K. (2014) Caring for women undergoing second-trimester medical termination of pregnancy. Contraception; 89(5), 460465. https://doi.org/10.1016/j.contraception.2014.01.012  
  • Armour, S., Gilkison, A. & Hunter, M. (2021) Midwives holding the space for women undergoing termination of pregnancy : A qualitative inquiry. Women and Birth; 34(6), e616-e623. https://doi.org/10.1016/j.wombi.2020.12.008
  • Armour, S., Keedle, H., Gilkison, A. & Dahlen, H. G. (2025) Failed by the System: A Content Analysis of Midwives’ Experiences and Challenges When Providing Termination of Pregnancy Care. Journal of Clinical Nursing; n/a(n/a). https://doi.org/10.1111/jocn.17723   
  • Armour, S., Keedle, H., Gilkison, A. & Dahlen, H. G. (2024) Exploring Emotional Well-Being and Support of Midwives Who Provide Termination of Pregnancy Care: An International Survey. Journal of Advanced Nursing; n/a(n/a). https://doi.org/10.1111/jan.16469  
  • Beauchamp, T. L. , Childress, J. F. & Fisbach, M. (2008) Les principes de l’éthique biomédicale. Les Belles Lettres. 
  • Bruno, M. & Rambaud, C. (2020) Place de la sage-femme auprès des parents confrontés à une perte fœtale. Sages-Femmes; 19(6), 46‑48. https://doi.org/10.1016/j.sagf.2020.09.010  
  • Cignacco, E. (2002) Between Professional Duty and Ethical Confusion: Midwives and selective termination of pregnancy. Nursing Ethics; 9(2), 179191. https://doi.org/10.1191/0969733002ne496oa  
  • Garel, M., Etienne, E., Blondel, B. & Dommergues, M. (2007) French midwives’ practice of termination of pregnancy for fetal abnormality. At what psychological and ethical cost? Prenatal Diagnosis; 27(7), 622628. https://doi.org/10.1002/pd.1755   
  • Mauri, P. A., Ceriotti, E., Soldi, M. & Guerrini Contini, N. N. (2015) Italian midwives’ experiences of late termination of pregnancy. A phenomenological-hermeneutic study. Nursing & Health Sciences; 17(2), 243249. https://doi.org/10.1111/nhs.12180   
  • Nicholson, J., Slade, P. & Fletcher, J. (2010) Termination of pregnancy services : Experiences of gynaecological nurses. Journal of Advanced Nursing; 66(10), 2245‑2256. https://doi.org/10.1111/j.1365-2648.2010.05363.x  
  • Vinggaard Christensen, A., Christiansen, A. H. & Petersson, B. (2013) Faced with a dilemma: Danish midwives’ experiences with and attitudes towards late termination of pregnancy. Scandinavian Journal of Caring Sciences; 27(4), 913920. https://doi.org/10.1111/scs.12004  
  • Société Suisse de Gynécologie et d’Obstétrique (2022) Guideline: Recommandation sur l’interruption de grossesse à un stade avancé après 12 semaines.

[1] Le terme «interruption thérapeutique de grossesse» a été retenu afin de désigner les interruptions de grossesse réalisées pour des raisons médicales. Il permet de cibler précisément la population étudiée dans la littérature scientifique. Il correspond également à la terminologie utilisée au moment de la publication des articles sélectionnés, avant l’évolution récente de celle-ci.

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