Unité physiologique gérée par les sages-femmes: un retour aux compétences sages-femmes?

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Unité physiologique gérée par les sages-femmes: un retour aux compétences sages-femmes?
02.12.2025
Sources des images: Etablissements hospitaliers du Nord vaudois

Auteur·rice(s)

Bild von Johanne Vetter,
Johanne Vetter,
sage-femme, cadre de proximité, service de Gynécologie-obstétrique aux Etablissements hospitaliers du Nord vaudois. johanne.vetter@ehnv.ch

A la maternité des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois à Yverdon-les-Bains, une unité physiologique gérée par les sages-femmes, baptisée La Bulle, a vu le jour en octobre 2024. Ce type d’unité, en réaffirmant la place centrale des sages-femmes dans la physiologie, ouvre la voie à une évolution des pratiques obstétricales hospitalières en Suisse romande.

Le modèle de l’unité physiologique La Bulle propose un accompagnement personnalisé et non médicalisé assuré par les sages-femmes, depuis la phase de pré-travail jusqu’au post-partum inclus, tout en bénéficiant de la sécurité d’un plateau technique médical à proximité immédiate.

Cet espace répond ainsi aux attentes de la planification hospitalière du canton et à la volonté de la maternité d’Yverdon-les-Bains de valoriser les compétences professionnelles des sages-femmes en salle de naissance.

Une nouvelle dynamique pour la pratique sage-femme?

Sous l’impulsion de l’ancienne cheffe d’unité de soins, Catherine Von Sinner, le projet a vu le jour grâce à la création d’un groupe de travail réunissant des sages-femmes volontaires, qui ont œuvré à sa conception et à sa mise en place pendant près de deux ans. Le développement de cette unité s’inscrit dans une démarche de promotion de la physiologie et de revalorisation des pratiques autonomes des sages-femmes. Elle repose sur la reconnaissance que la naissance, lorsqu’elle se déroule sans complication, relève d’un processus physiologique pouvant être accompagné de manière non médicalisée, dans un environnement sécurisé.

Langage commun

La mise en place de La Bulle a également révélé certains défis de coordination entre les sages-femmes et le corps médical. Forte d’une culture de collaboration déjà présente au sein de la maternité des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois (EHNV), l’équipe a néanmoins dû ajuster ses pratiques afin d’intégrer un modèle reposant sur une plus grande autonomie des sages-femmes. Les différences de culture professionnelle, de perception du risque et d’approche de la physiologie ont parfois généré des zones de tension ou d’incertitude quant à la responsabilité et à la prise de décision. La création d’un protocole clair, co-construit par les deux corps de métier, a été un levier déterminant pour favoriser la compréhension mutuelle et la confiance interprofessionnelle. Ces échanges ont permis d’instaurer un langage commun, de consolider les critères d’inclusion et d’exclusion et d’établir des mécanismes de transfert fluides et concertés en cas de complication.

Fonctionnement

Concrètement, les dossiers médicaux sont évalués à 34 semaines d’aménorrhée par une sage-femme, puis visés par un·e médecin chef·fe de clinique avant validation pour La Bulle. A l’arrivée en salle d’accouchement, une consultation d’admission permet de vérifier qu’aucun critère d’exclusion n’est survenu. Si tout est conforme, la sage-femme assure la prise en charge complète. En cas de complication ou d’écart par rapport au déroulement normal du travail, la responsabilité peut être transférée à tout moment, tout en maintenant une collaboration étroite et fluide entre les équipes.

Le protocole de La Bulle se distingue de la filière classique par un respect accru de la physiologie: par exemple, les touchers vaginaux sont espacés (toutes les deux heures en phase active) et le monitoring n’est pas continu. Ces réflexions ont d’ailleurs inspiré certaines évolutions de pratiques dans la filière classique.

Filière physiologique / filière classique

A la maternité, toutes les sages-femmes disposant de plus de deux ans d’expérience, à un taux d’activité d’au moins 80 %, peuvent accompagner des naissances dans l’unité La Bulle. Une sage-femme référente Bulle est identifiée chaque jour et chaque nuit sur le planning. L’équipe compte 38 sages-femmes (environ 25 équivalents plein temps). Polyvalentes, elles exercent à tour de rôle dans les secteurs stationnaire, ambulatoire et en salle d’accouchement. En journée, deux sages-femmes sont présentes en salle, dont l’une est dédiée à La Bulle. En cas d’affluence, une collègue réserviste issue du secteur post-partum peut venir en renfort pour soutenir l’équipe. Lorsqu’un accompagnement se déroule dans La Bulle, la sage-femme assure, dans la mesure du possible, un suivi individualisé en «un pour un» avec le couple. Les professionnelles volontaires pour ces naissances sont souvent les mêmes, gage d’une expérience et d’une sensibilité particulières à ce type d’accompagnement. La Bulle est également ouverte aux étudiant·e·s sages-femmes, sous réserve de l’accord des couples et/ou personnes concernés.

Approches naturelles et gestion de la douleur

Les sages-femmes de la maternité des EHNV ont toutes bénéficié d’une initiation à l’acupuncture et à l’aromathérapie. Certaines sont également formées à l’hypnose ou à la méthode N’féraïdo. Ces approches complémentaires, associées à un environnement propice à la détente et à l’intimité, permettent aux femmes d’accoucher de manière plus physiologique. Bien que La Bulle consiste en un modèle d’accompagnement et non pas en un lieu spécifique, une salle d’accouchement lui est dédiée (voir photo ci-XXX). Accoucher dans l’eau est une demande régulièrement faite au sein de cette unité et devient possible dans cette salle. Néanmoins, l’accompagnement proposé dans La Bulleest possible dans chaque salle d’accouchement. De même que les naissances de la filière classique peuvent être données dans la salle dédiée aux accouchements physiologiques.

Les sages-femmes exerçant dans La Bulle soulignent l’autonomie, la sérénité et la richesse relationnelle qu’offrent ces accompagnements. Cette approche renforce leur savoir-faire clinique et leur expertise dans le maintien de la physiologie.

Une attractivité renouvelée pour la profession?

Au-delà d’être une maternité dite de «périphérie», où l’équipe de sages-femmes a la possibilité d’alterner quotidiennement entre les différents secteurs — prénatal, consultation, salle d’accouchement et post-partum —, La Bulle constitue un espace privilégié de développement professionnel.

Le rôle de la sage-femme à l’hôpital

Elle offre aux sages-femmes la possibilité d’exercer pleinement leurs compétences cliniques, relationnelles et décisionnelles, tout en s’inscrivant dans un cadre institutionnel structuré et sécurisé. Cette unité permet également une revalorisation concrète du rôle autonome des sages-femmes au sein de l’hôpital. L’exercice en autonomie, combiné à la proximité du plateau technique médical, favorise un sentiment de confiance et de légitimité professionnelle, souvent mentionné par les sages-femmes comme un facteur déterminant de satisfaction au travail. La dynamique instaurée dans La Bulle soutient ainsi une culture de la responsabilité partagée, où chaque membre de l’équipe se positionne comme acteur·rice du processus de naissance. Lorsque leur formation et leur expérience le permettent, les sages-femmes sont habilitées à réaliser les sutures périnéales jusqu’au deuxième degré. Par ailleurs, un atelier d’analyse de la pratique professionnelle, centré sur la reprise de situations cliniques et l’interprétation de tracés, devrait être mis en place courant 2026.

Jeunes générations

Sur le plan du recrutement et de la formation, cette approche exerce une forte attractivité auprès des jeunes générations. Les sages-femmes nouvellement diplômé·e·s ou les étudiant·e·s en fin de cursus expriment fréquemment, lors de leurs entretiens d’embauche ou à l’issue de leurs stages, un grand intérêt pour ce modèle d’accompagnement centré sur la physiologie.

A plus long terme, cette attractivité contribuera certainement non seulement à fidéliser les professionnel·le·s au sein des EHNV, mais également à renforcer l’identité et la visibilité du métier de sage-femme – tout en participant à l’évolution des pratiques obstétricales vers un modèle plus humain et physiologique.

Modèle novateur

Une année après son ouverture, La Bulle suscite un enthousiasme partagé au sein de l’équipe soignante et auprès des couples accompagnés. Depuis octobre 2024, l’unité a accueilli 25 des 888 naissances ayant eu lieu entre octobre 2024 et octobre 2025 et plus d’une centaine de couples ont exprimé le souhait d’y être suivis, témoignant d’un intérêt croissant pour ce modèle de prise en charge physiologique. Une enquête pour mesurer la satisfaction des prises en charge au sein de la maternité, y compris celles de La Bulle va prochainement être réalisée en collaboration avec le service qualité de l’hôpital. Sur le plan institutionnel, La Bulle représente un modèle novateur de collaboration interprofessionnelle, où la complémentarité entre sages-femmes et médecins se traduit par une prise en charge cohérente et respectueuse des besoins de chaque famille.

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