Suivi périnatal au sein de PanAae: l’exemple de Derya

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Suivi périnatal au sein de PanAae: l’exemple de Derya
01.10.2025
Sources des images: PanAae

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Kiaku Barbier,
sage-femme diplômée en 2007, travaillant dans la périnatalité et migration depuis 2017 et co-fondatrice de l’association PanAae. Actuellement co-présidente de PanAae, sage-femme exerçant sous propre responsabilité professionnelle et haptothérapeute.

Kiaku Barbier est sage-femme travaillant dans le domaine de la périnatalité et de la migration depuis 2017, et co-présidente de l’association PanAae. Elle témoigne ici de son travail de suivi avec PanAae auprès de Derya, jeune maman turque, qui a débuté avec la préparation à la naissance et s’est poursuivi durant le post-partum – alors que, quelques jours après la naissance de sa fille, Derya a reçu sa lettre de renvoi en Turquie.

Derya (prénom d’emprunt), une jeune femme turque de 22 ans, a rejoint le cours de préparation à la naissance de PanAae, enceinte de 21 semaines, de son premier enfant. Lors de notre entretien individuel, mené avec une interprète communautaire turque, elle m’a partagé son parcours migratoire difficile, fait de longues marches, souvent de nuit, à travers les forêts, avec une forte charge de stress. Sur son parcours, elle n’a pas subi de violence, du moins elle ne le dit pas. Par chance, elle n’a pas eu besoin de traverser la mer Méditerranée. En 2024, selon l’Organisation des nations unies, 90 % des femmes qui l’ont traversée, ont été violées.

Elle vit en Suisse depuis moins d’un an, avec son mari, dans un studio en ville. Très inquiète, Derya confie qu’elle n’a rien pour accueillir son bébé. Une tentative d’aide auprès de SOS futures mamans échoue. Nous l’orientons vers d’autres ressources et la rassurons. PanAae lui fournit également des vêtements pour sa future fille et du matériel.

Derya participe avec assiduité à tous les cours proposés. Lors de la visite de la salle d’accouchement, elle me salue chaleureusement en me prenant dans les bras, un geste spontané qui témoigne de la confiance installée. A la fin des rencontres, elle me confie: «Je n’aurais pas pu vivre une meilleure première grossesse», des mots profondément touchants et qui rappellent pourquoi notre association existe.

Début janvier 2025, Derya accouche par voie basse de sa petite fille. A J3, Elle me contacte en détresse à sa sortie de maternité: elle n’a pas de tire-lait et son bébé ne parvient pas à téter. L’ordonnance remise à l’hôpital ne suffit pas: la pharmacie exige une caution qu’elle ne peut pas payer, et l’ORS est fermé (ORS est une organisation qui accompagne des requérant·e·s d’asile et des réfugié·e·s en Suisse). Sa fille n’est qu’à quelques grammes des 10 %. En urgence, je parviens à lui faire livrer un tire-lait grâce à une collègue, puis je me rends à son domicile pour l’aider. L’allaitement est très difficile: malgré de nombreuses tentatives et méthodes (Biological nurturing, peau à peau, téterelles, etc.), le bébé pleure à chaque mise au sein.

Lors de cette visite en urgence, sans interprète, elle m’apprend bouleversée qu’elle a reçu une lettre d’expulsion de Suisse dans les 10 jours. Elle n’ose pas en parler en présence de l’interprète, par honte. Après que j’ai réexpliqué le rôle confidentiel et neutre de l’interprète, elle accepte finalement au bout de quelques jours d’aborder cette situation en sa présence. Elle m’explique alors être menacée dans son pays d’origine pour avoir refusé un mariage arrangé. Malgré l’angoisse et la précarité, elle continue courageusement à tirer son lait et à s’occuper de sa fille.

Tempête intérieure: quand lombre sinvite après la naissance

Après un accouchement qu’elle a vécu avec bonheur, Derya entame une chute brutale. La réception de cette lettre de renvoi en Turquie marque un tournant. Depuis, elle vit dans un état d’alerte constant: sommeil quasi absent, ruminations nocturnes, cauchemars, peur panique que la police vienne l’expulser en pleine nuit, comme elle l’a déjà vu au foyer. Elle décrit vivre un «cauchemar éveillé» depuis ce courrier.

Lors de mes visites, je constate une dégradation de son état psychique. Elle m’exprime des idées suicidaires: «A quoi bon si je dois retourner là-bas? Je n’ai plus d’avenir.» Elle me dit qu’elle était heureuse pendant sa grossesse, pleine d’espoir. Mais désormais, elle ne voit plus de futur pour elle ni pour sa fille si elles sont renvoyées. La perspective d’une vie en Turquie, qu’elle décrit comme dangereuse, injuste et marquée par des violences sexuelles incestueuses, est insupportable.

La juriste, qui suit la famille depuis son arrivée, m’informe qu’il n’existe plus de recours légaux. Malgré cela, nous continuons à chercher des solutions ensemble.

Une coordination interdisciplinaire face à lurgence psychique

Je contacte rapidement son psychiatre, sa gynécologue, la juriste de Caritas et l’association Droit de rester. Nous mettons en place un filet de soutien. La juriste, qui suit la famille depuis son arrivée, m’informe qu’il n’existe plus de recours légaux. Malgré cela, nous continuons à chercher des solutions ensemble.

Chaque visite est l’occasion de souligner combien elle est une mère précieuse: sa fille prend du poids, elle interagit avec nous. Malgré le stress intense, Derya produit toujours un peu de lait. Je valorise alors chaque geste de soin, chaque attention donnée à sa fille, pour maintenir le lien mère-enfant.

L’épuisement maternel: un appel au secours entendu

Un jour, Derya m’exprime clairement qu’elle ne va plus bien. Avec son accord, je transmets ses propos à son assistante sociale. Nous organisons une consultation conjointe avec l’infirmière en santé mentale. En raison de l’absence d’unité mère-enfant dans le canton et de son refus d’être séparée de sa fille (qu’elle nomme «mon seul espoir»), nous décidons ensemble d’une hospitalisation en pédiatrie pour épuisement maternel.

Elle s’y repose un peu, soulagée temporairement de certaines tâches domestiques, mais les angoisses restent vives: la menace de renvoi pèse. Sa fille, elle, montre un léger ralentissement pondéral, probablement lié au climat de stress.

De retour à domicile, Derya va un peu mieux. Son mari l’écoute, la soutient, prend le relais auprès de leur fille. A 5 mois, Derya va débuter un atelier mouvement maman-bébé PanAae – une belle avancée qui montre qu’elle parvient enfin à se projeter un peu dans l’avenir. Quelques mois plus tôt, bien qu’un cours similaire ait été proposé tout près de chez elle, elle n’avait pas encore la force ni le moral pour s’y rendre. Cette inscription marque un tournant plein d’espoir.

Une flamme à protéger

Derya se stabilise doucement. Le lien avec sa fille reste le fil rouge de son parcours: une relation précieuse, source de résilience. Elle est fière quand son mari entend que leur fille se développe vraiment bien: elle babille, sourit et fixe intensément sa mère.

Le processus d’asile reste cependant une menace permanente. Chaque échéance administrative réactive les peurs. Derya me confie, avec beaucoup de douleur, les abus commis par son frère envers ses nièces en Turquie. Elle me dit avec émotion: «Je ne veux pas que ma fille vive ça.» Ses mots traduisent un profond instinct de protection maternelle et un attachement fort à la sécurité que lui offre la Suisse. La date du renvoi reste incertaine. Derya et sa famille, bien qu’ils soient conscients que ce retour est probablement inévitable, refusent de l’accepter et espèrent pouvoir rester ici.

Notre rôle de sage-femme au sein de PanAae est de maintenir le lien parent-enfant, de soutenir sa santé mentale, de valoriser ses compétences maternelles et de tisser un réseau autour d’elle. Pour que, malgré tout, une perspective demeure.

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