Dans cet article, Tiphaine Folger, sage-femme et consultante en lactation IBCLC, dresse un état des lieux des connaissances actuelles sur l’initiation de l’allaitement en cas de césarienne. Elle offre ainsi un résumé de recommandations pratiques pour la préservation de la physiologie de l’allaitement en cas de césarienne, que ce soit en ante-, per- et post-partum – à la maternité ou à domicile.
L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un allaitement exclusif durant les six premiers mois de vie, puis sa poursuite jusqu’à deux ans et au-delà, tant que la mère et l’enfant le souhaitent. En Suisse, le taux d’initiation de l’allaitement atteint 95 %. Cependant, seuls 62 % des nourrissons sont encore allaités entre trois et quatre mois, et 26 % au cinquième et au sixième mois (Merten & Wallenborn, 2024). Si ces chiffres peuvent être mis en relation avec la fin du congé maternité ainsi que les recommandations de la Société suisse de pédiatrie concernant la diversification alimentaire, il convient également de tenir compte du taux élevé de naissances par césarienne en Suisse, qui influence l’allaitement.
En effet, près d’un tiers des bébés naissent par césarienne en Suisse, bien qu’une tendance à la baisse soit observée dans les cantons romands (Office fédéral de la statistique, 2025). De nombreuses études ont montré que la césarienne est associée à un retard de la lactogenèse II (Peng et al., 2024; Lawrence et al., 2022) ainsi qu’à une diminution du taux d’initiation et de la durée de l’allaitement maternel exclusif (Li et al., 2021).
Allaitement et césarienne: quels sont les obstacles précoces?
Comme la naissance, l’allaitement est un processus complexe et multifactoriel qui implique la mère et son (ou ses) enfant(s). Il nécessite une approche globale de cette dyade, ainsi qu’une compréhension des freins à la lactation lors d’une naissance par césarienne. Ces freins peuvent être regroupés en facteurs maternels, organisationnels et néonataux, qui interagissent entre eux dès la naissance.
Facteurs maternels et obstétricaux
Les césariennes sont souvent réalisées en cas de pathologies maternelles (diabète, obésité, etc.) et/ou fœtales (souffrance fœtale aiguë, retard de croissance intra-uerin, macrosomie, infections, etc.), qui peuvent également avoir un impact sur l’initiation et le maintien de l’allaitement.
Les douleurs à la cicatrice en post-partum précoce ont été identifiées comme un facteur pouvant rendre le maternage plus difficile lors des premiers jours et avoir un impact sur le sentiment de compétence maternelle. Ces douleurs, en plus des nausées et de la fatigue plus importante, étaient décrites par les femmes ayant eu une césarienne comme l’une des causes des difficultés lors de la mise en place de l’allaitement (Li et al., 2021).
De même, les femmes décrivaient fréquemment avoir le sentiment de ne pas avoir assez de lait, ce qui renforçait leur sentiment d’incompétence et de culpabilité (Chaplin et al., 2016; Li et al., 2021).

Une étude (Hobbs et al., 2016) a montré que les femmes ayant une césarienne élective étaient plus nombreuses à souhaiter un sevrage précoce. Elle démontrait aussi que, lors d’une césarienne en urgence, les femmes présentaient plus de difficultés durant les 24 premières heures et à la sortie de l’hôpital, par rapport aux femmes ayant accouché par voie basse.
Facteurs liés à la prise en charge et au contexte
Il est aussi fréquent que la prise en charge médicale de ces situations entraîne une séparation mère-enfant durant les premières heures. La césarienne, surtout lorsqu’elle est réalisée dans un contexte d’urgence, conduit à une séparation plus ou moins longue, avec globalement moins de peau à peau (Chaplin et al., 2016) et donc une première mise au sein retardée.
Ce sentiment était renforcé par l’impression de ne pas avoir été suffisamment soutenues lors de leur hospitalisation par le personnel soignant. Ainsi, ces mères étaient plus enclines à donner des compléments de lait artificiel, entraînant une stimulation inadéquate de la lactation (Li et al., 2021).
Les auteur·rice·s suggèrent que le stress maternel et fœtal induit par ce contexte médicalisé pourrait contribuer à ces difficultés. Cette hypothèse pourrait être expliquée par des taux d’ocytocine et de prolactine globalement inférieurs lors d’accouchements traumatiques, en particulier lors de césariennes en urgence (Uvnäs-Moberg et al., 2020).
Les enfants nés par césarienne reçoivent davantage de compléments de lait artificiel durant les 24 premières heures de vie, sans indication médicale.
Facteurs néonataux
Les naissances par césarienne ont également un impact sur les nouveau-nés. Des études ont décrit une somnolence plus importante chez les enfants nés par césarienne, ainsi que des difficultés de succion (Li et al., 2021; Zhang et al., 2017).
De nombreuses études ont montré que les enfants nés par césarienne recevaient davantage de compléments de lait artificiel durant les 24 premières heures de vie, sans indication médicale (Li et al., 2021; Garrison & Maisano, 2019; Chaplin et al., 2016).
Conséquences cliniques précoces
Malgré cela, une étude de grande ampleur réalisée sur plus de 100 000 nouveau-nés a évalué les pertes de poids des bébés allaités durant les premiers jours de vie et a mis en évidence que 10 % des enfants nés par césarienne avaient perdu plus de 10 % de leur poids à 48 heures de vie (contre 5 % pour les enfants nés par voie basse), et plus de 25 % des enfants nés par césarienne à 72 heures de vie (Flaherman et al., 2015).
Ces pertes de poids excessives pourraient être mises en corrélation avec les résultats de plusieurs études (Chantry et al., 2011; Noel-Weiss et al., 2011) démontrant que la quantité importante de liquide intraveineux reçu en péri-partum par les femmes (> 1 200 ml ou > 200 ml/h) entraînait une surcharge hydrique fœtale, laquelle serait corrigée par le nouveau-né durant les 24 premières heures de vie par une augmentation de la diurèse. Ces éléments invitent à interpréter avec prudence les pertes de poids précoces chez les nouveau-nés nés par césarienne, celles-ci pouvant être influencées par la surcharge hydrique périnatale.
Comment favoriser l’allaitement?
Si la césarienne a un impact sur les mères et leurs enfants et peut perturber la mise en place de l’allaitement, il est possible, en tant que sage-femme, d’en limiter les effets et de favoriser la physiologie de l’allaitement.
En prénatal
La compréhension des femmes de la physiologie et des bienfaits de l’allaitement maternel a un impact positif sur la durée de l’allaitement (Li et al., 2021). Notre rôle en prénatal est indispensable: l’allaitement devrait être abordé lors des cours de préparation à la naissance et à la parentalité, mais aussi lors des consultations de grossesse. Cela permet de renforcer cette compréhension et la confiance des mères en leur capacité à nourrir leur enfant, qui peut être ébranlée en post-partum.
En per-partum
Il est souhaitable que les équipes prenant en charge les femmes lors d’une césarienne soient sensibilisées au fait que certaines pratiques en péri-partum peuvent influencer, de manière positive ou négative, l’initiation et le maintien de l’allaitement.

Comme le recommande l’OMS (World Health Organization, 2023), il est important de limiter la séparation mère-enfant, et le nouveau-né devrait avoir la possibilité de téter dans sa première heure de vie, si la situation médicale le permet. Les nouveaux protocoles de césarienne douce ou participative favorisent ce contact, mais sont généralement proposés lors de césariennes électives et mériteraient d’être proposés de manière systématique, tout en respectant la sécurité de la mère et de l’enfant.
Comme pour l’accouchement, il est important de favoriser un climat propice à la libération de l’ocytocine en diminuant les sources de stress autour de la dyade mère-enfant et en assurant un accompagnement émotionnel adapté.
En post-partum
L’ocytocine est une hormone indispensable à l’allaitement, car elle permet l’éjection du lait maternel (Uvnäs-Moberg et al., 2020). Comme pour l’accouchement, il est important de favoriser un climat propice à la libération de cette hormone en diminuant les sources de stress autour de la dyade mère-enfant et en assurant un accompagnement émotionnel adapté. Une prise en charge adéquate et suffisante de la douleur en post-partum précoce participe à créer un environnement favorable à cette libération hormonale, permettant à la femme d’être confortable et de profiter pleinement des premiers instants avec son enfant.
Le peau à peau apparaît alors comme un soin indispensable, tant pour l’enfant que pour la femme. Il permet de diminuer le stress ressenti par les parents et le nouveau-né. C’est un soin facile à mettre en place, ne nécessitant que peu de mobilisation de la mère. De nombreuses études ont mis en évidence les bienfaits du peau à peau sur l’allaitement (Li et al., 2021; Martínez-Hortelano et al., 2025). Une récente revue de la littérature (Martínez-Hortelano et al., 2025) a montré que le peau à peau immédiat ou précoce lors d’une césarienne (< 120 minutes de vie) augmente le taux d’allaitement à la sortie de la maternité de 69 %.
De même, dans le cadre d’une naissance par césarienne, le Biological Nurturing (BN) (Colson & Colson, 2025) apparaît comme une évidence (voir l’encadré ci-dessous).
Une récente revue de la littérature a montré que le peau à peau immédiat ou précoce lors d’une césarienne (< 120 minutes de vie) augmente le taux d’allaitement à la sortie de la maternité de 69 %.
Difficultés en post-partum
Il arrive cependant, en particulier après une césarienne, que le nouveau-né ait une succion moins efficace, ce qui peut entraîner un transfert de colostrum insuffisant, une stimulation inadéquate et/ou une perte de poids plus importante. Une étude (Zhang et al., 2017) a montré que l’utilisation précoce du tire-lait après une césarienne peut favoriser la plénitude mammaire, augmenter la production lactée et renforcer la confiance des mères dans leur capacité à allaiter. Toutefois, cette pratique peut aussi s’accompagner de douleurs aux mamelons et d’une fatigue accrue, ce qui mérite d’être discuté avec la femme.
De même, l’utilisation de compléments de lait artificiel sans indication médicale et leur impact sur l’allaitement devraient être abordés avec les parents afin de leur permettre de faire des choix réellement éclairés. Dans ses dernières recommandations, la Société suisse de néonatalogie (Braegger et al., 2021) rappelle que les raisons de supplémenter un nouveau-né sain sont: la prévention et le traitement de l’hypoglycémie, la présence de signes de déshydratation sévère et/ou d’hypernatrémie, ainsi que des pleurs inconsolables et une irritabilité après la tétée sans autre explication.
Favoriser l’empowerment des femmes
L’allaitement après une césarienne peut représenter un défi tant pour la mère que pour l’enfant: le stress, la séparation, les douleurs, la fatigue et le contexte médical sont autant de freins à la mise en place de l’allaitement durant les premiers jours. Cependant, il est possible de maintenir ou de restaurer la physiologie de l’allaitement grâce à des actions faciles à mettre en place, comme le peau à peau, une mise au sein dans l’heure qui suit la naissance, ou l’installation en BN. Il est indispensable, en tant que sage-femme, de croire en les femmes, de les rassurer quant à leur compétence à nourrir leur enfant et de favoriser ainsi leur empowerment. Lorsque des difficultés persistent, un travail en collaboration avec des consultant·e·s en lactation permet d’offrir un accompagnement spécialisé et adapté aux besoins de la mère et de l’enfant.
Biological Nurturing
Le terme Biological Nurturing (BN) est souvent utilisé pour désigner la position d’allaitement semi-inclinée; cependant, le BN n’est pas une position que l’on enseigne, mais un moyen pour les soignant·e·s d’observer et de favoriser l’allaitement, pouvant être utilisé dès la naissance et tout au long de la période d’allaitement. La mère est installée en position semi-inclinée selon son confort, ce qui limite les appuis sur la cicatrice; le nouveau-né est installé en position ventrale sur le ventre de sa mère et ses pieds sont en appui.
Le nouveau-né doit être «à la bonne adresse»: son visage est sur le sein découvert de sa mère. Ainsi, même en sommeil léger, il aura la possibilité de téter de façon efficiente et d’obtenir des petites doses de colostrum régulièrement en utilisant ses réflexes archaïques.
Plus d’informations et exemples de positionnements en images sur https://www.biologicalnurturing.com/
Références
- Braegger, C. P., de Labrusse, C., Fischer Fumeaux, C., Honigmann, S., Natalucci, G., Ochsenbein-Kölble, N. & Petit, L.-M. (2021) Alimentation du nouveau-né sain. https://www.neonet.ch/application/files/7216/6443/3333/SSN_feedingHealthyNewborn_October2021_Trad_franc_aise_sept2022.pdf
- Chantry, C. J., Nommsen-Rivers, L. A., Peerson, J. M., Cohen, R. J. & Dewey, K. G. (2011) Excess weight loss in first-born breastfed newborns relates to maternal intrapartum fluid balance. Pediatrics; 127(1), e171-179. https://doi.org/10.1542/peds.2009-2663
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- Flaherman, V. J., Schaefer, E. W., Kuzniewicz, M. W., Li, S. X., Walsh, E. M. & Paul, I. M. (2015) Early weight loss nomograms for exclusively breastfed newborns. Pediatrics; 135(1), e16-23. https://doi.org/10.1542/peds.2014-1532
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- Hobbs, A. J., Mannion, C. A., McDonald, S. W., Brockway, M. & Tough, S. C. (2016) The impact of caesarean section on breastfeeding initiation, duration and difficulties in the first four months postpartum. BMC Pregnancy and Childbirth; 16, 90. https://doi.org/10.1186/s12884-016-0876-1
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- Lawrence, R. A., Lawrence, R. M., Noble, L., Rosen-Carole, C. & Stuebe, A. M. (2022) Breastfeeding A guide for the medical profession (9th éd.). Elsevier.
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