A Genève, la Maison OBB accueille des parents avec leur bébé et la fratrie dans un contexte de vulnérabilité et de protection des mineur·e·s. Soutien à la parentalité et évaluation des compétences parentales s’y conjuguent autour de l’observation de la relation parent-enfant. Au sein de cette équipe socio-éducative, trois sages-femmes apportent leur expertise de la grossesse, du post-partum et des premiers temps de vie. Stéphanie Vagneux, responsable de la Maison OBB, et Chloé Python, sage-femme, expliquent comment elles travaillent au quotidien et ce que la présence d’une sage-femme apporte à un tel dispositif.
Propos recueillis par Jeanne Rey

Obstetrica: Quelle est la spécificité de la Maison OBB?
Stéphanie Vagneux: La Maison OBB a vu le jour en 2017 comme projet pilote, financé par des fonds privés. Le dispositif comptait alors trois places, puis quatre. En 2020, il a été pérennisé et élargi à dix places, avec un financement publique. Aujourd’hui, nous accueillons des parents avec leur enfant de 0 à 2 ans (et parfois dès la grossesse) et nous travaillons autour du lien précoce d’attachement, en incluant les pères, et les mères, parfois seuls, la fratrie et, lorsque c’est nécessaire, la famille élargie. La maison dispose de huit places, auxquelles s’ajoutent deux places dans le logement de suite «Premiers Pas» (voir encadré ci-dessous).
La Maison OBB intervient dans le champ de la protection des mineur·e·s, auprès de familles pour lesquelles des inquiétudes existent à des degrés divers, selon les mandats. Sa particularité est d’articuler soutien à la parentalité et évaluation des compétences parentales. Pour cela, l’observation quotidienne est centrale: elle permet de comprendre une situation, d’en mesurer les enjeux et de soutenir les parents au plus près de ce qui se vit avec l’enfant.
«La Maison OBB constitue une étape dans le parcours de la famille, qui permet de préparer la suite avec les professionnel·le·s concerné·e·s.»
Stéphanie Vagneux
Comment cette dimension d’évaluation s’articule-t-elle avec le soutien à la parentalité?
Stéphanie Vagneux: L’équipe éducative crée une alliance importante avec les parents et l’enfant, tout en garantissant la sécurité du bébé. Si un enfant est en danger dans son développement, nous devons pouvoir le repérer et alerter. L’objectif est de renforcer les compétences parentales et les ressources des parents, puis de permettre la construction d’un projet de suite adapté aux besoins de chacun·e. Dans cette optique, il faut construire autour de la famille un véritable filet de sécurité. Les familles restent dans la maison trois mois renouvelables une fois, mais elles ne sortent jamais de la Maison OBB «sans rien»: certaines vulnérabilités vont persister et il faut en avoir conscience, mettre en place des balises et permettre aux familles de s’appuyer dessus (contacts, ressource, réseau). La Maison OBB constitue une étape dans le parcours de la famille, qui permet de préparer la suite avec les professionnel·le·s concerné·e·s. Tout l’enjeu est de permettre aux parents de prendre leur place, sans mettre de côté les difficultés qui ont motivé leur accueil.
Maison OBB: pour une intervention précoce et soutenue
La Maison OBB, structure appartenant à la Fondation officielle de la jeunesse (Genève), accueille des enfants de 0 à 2 ans accompagnés de leurs parents voire de leur fratrie – et ce, parfois dès la grossesse. La vocation de la structure est de favoriser le potentiel de santé et de bien-être des familles vivant en contexte de vulnérabilité. Cette prestation innovante propose une intervention précoce et soutenue autour de la relation parent-enfant. Par l’observation et l’accompagnement quotidiens, l’équipe éducative tente de soutenir le développement des compétences parentales et le développement global de l’enfant dans un souci d’équité et de bienveillance.
Cette prestation peut intervenir dans le cadre d’une demande d’appui éducatif comme répondre à un mandat d’évaluation. Elle peut être envisagée comme une alternative au placement institutionnel. L’équipe pluridisciplinaire est composée d’éducateur·rice·s spécialisé·e·s, d’infirmier·ère·s et de sages-femmes. Elle encadre simultanément huit familles qui vivent en colocation sur un même lieu pour un séjour de trois à six mois.
Deux places sont également disponibles dans le logement de suite «Premiers Pas», qui peut être envisagé à la sortie de la Maison OBB si l’accompagnement éducatif fait encore sens. La contenance y est moindre qu’à la Maison OBB. Cet appartement peut accueillir deux familles.
Plus d’informations sur https://www.foj.ch/foyer/maison-obb
Pourquoi avoir intégré des sages-femmes dans cette équipe?
Stéphanie Vagneux: Dès le départ, les directions à l’origine du projet avaient choisi de réunir plusieurs corps de métiers. Cette pluridisciplinarité répondait à la nature même de l’accompagnement, à la fois éducatif, social et périnatal. L’équipe comprenait alors deux éducateur·rice·s, une infirmière et une sage-femme. Nous avons conservé cette volonté d’équilibre entre les approches médicales et sociales, même lorsque l’équipe s’est agrandie.
Chloé Python: Nous sommes aujourd’hui trois sages-femmes au sein de la structure. Nous avons toutes un cahier des charges éducatif commun avec l’ensemble de l’équipe. Ensuite, chacune apporte sa spécificité professionnelle. Dans mon cas, j’avais auparavant travaillé à la Maison OBB comme sage-femme indépendante. Cela me permet de bien distinguer les deux rôles. La sage-femme indépendante et la sage-femme qui fait partie de l’équipe éducative n’ont pas le même mandat ni le même statut. Je pense que les deux sont vraiment complémentaires et nécessaires. C’est important qu’il y ait aussi des intervenant·e·s externes, afin d’avoir un espace de soins différencié, notamment pour les questions de santé sexuelle ou de santé psychique. Les sages-femmes de l’équipe interviennent sur une temporalité relativement courte. La collègue indépendante, elle, pourra être une personne ressource et un fil rouge sur une durée plus longue si la situation le nécessite.
Concrètement, quel est votre rôle de sage-femme auprès des familles?
Chloé Python: En général, lorsqu’une famille est accueillie en prénatal, une des sages-femmes de l’équipe est en référence (chaque famille a deux référent·e·s au sein de l’équipe éducative). Nous pouvons répondre aux questions concernant la grossesse, faire le lien avec la maternité ou, lorsque l’accueil intervient très peu de temps avant la naissance et qu’il n’y a pas encore de sage-femme indépendante, proposer certains éléments de préparation à la naissance.
Nous faisons aussi le lien avec les obstétricien·ne·s et les sages-femmes des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Le fait d’être nous-mêmes sages-femmes crée un langage commun et permet d’élaborer plus facilement autour des enjeux obstétricaux. Nous pouvons, par exemple, être attentives au terme prévu et rappeler à l’équipe qu’une différence entre 35 et 37 semaines d’aménorrhée peut avoir des conséquences sur la prise en charge d’un nouveau-né. Nous avons également une sensibilité professionnelle spécifique en lien avec la période périnatale: prévention et dépistage de la dépression périnatale maternelle et paternelle, par exemple. Mais notre rôle ne se limite pas à l’obstétrique. Nous faisons partie de l’équipe éducative et partageons le même mandat. Nous sommes donc présentes dans le quotidien, dans les observations et dans l’accompagnement des familles.
Qu’apporte votre présence quotidienne aux familles? Quelle serait une journée type par exemple?
Chloé Python: Il n’y a pas de journée type au sens strict, car nous sommes dans le quotidien de ces familles. La Maison OBB devient leur lieu de vie ; nous nous adaptons donc à ce qui se passe in vivo pour soutenir le bébé et son parent. L’équipe éducative est présente en journée dans la structure; notre bureau est d’ailleurs l’une des pièces de la maison. Chaque famille bénéficie d’une chambre et partage les espaces communs avec d’autres familles. Nous avons aussi un jardin et une salle pour les jeux au sol.
Des repères structurent toutefois la journée. Nous prenons connaissance des transmissions de la veille et de l’agenda des rendez-vous des familles, qui ont souvent un suivi à l’extérieur ou au sein de la maison. Puis nous nous adaptons à l’endroit où elles en sont et à leurs besoins. Il peut y avoir un accompagnement à l’extérieur, une situation à observer ou simplement un moment où une famille a besoin de nous. Il ne s’agit pas uniquement d’échanges en entretien avec les parents: nous pouvons plus facilement observer une interaction, un soin, un repas, un moment de jeu ou une difficulté, puis travailler à partir de ce qui se passe réellement.

Quel regard la sage-femme apporte-t-elle à l’équipe?
Chloé Python: Nous avons chacun·e nos compétences. Les sages-femmes peuvent aborder des questions liées à la santé sexuelle, à la grossesse, au post-partum ou au bébé. Nous avons aussi des outils spécifiques. Par exemple, l’Edinburgh Postnatal Depression Scale ou l’échelle de Brazelton[1] font partie de notre «mallette à outils». Je suis formée à cette échelle, qui permet notamment de soutenir les parents dans l’observation de leur bébé et ses compétences.
«Nous ne sommes pas activé·e·s par les mêmes problématiques ou facteurs de vulnérabilité, nous n’observons pas nécessairement les mêmes éléments. C’est ce qui fait la richesse de l’équipe.»
Chloé Python
Les sages-femmes peuvent aussi proposer des activités corporelles en lien avec le bébé à naître, et apporter des solutions très pratico-pratiques telle que la création d’un kit d’accouchement d’urgence qui est à portée de main lorsqu’une femme enceinte est dans les murs. Mais l’intérêt est justement de croiser les regards. Nous ne sommes pas activé·e·s par les mêmes problématiques ou facteurs de vulnérabilité, nous n’observons pas nécessairement les mêmes éléments. C’est ce qui fait la richesse de l’équipe.
Vignette clinique: préparer une naissance dans un contexte de grande vulnérabilité
Une femme enceinte est arrivée en Suisse sans réseau social, avec sa fille de trois ans et demi, dans un contexte de violences domestiques et de grande précarité. Elle a été accueillie avec sa fille à la Maison OBB environ cinq semaines avant son accouchement. L’objectif était notamment de lui permettre de découvrir la maternité, et de préparer concrètement la naissance. Il fallait aussi trouver une solution pour sa première fille pendant l’accouchement.
Un travail avec le réseau a permis d’anticiper cette situation. Lorsque le travail a commencé durant la nuit, nous avons pu organiser la prise en charge de l’aînée qui avait été préparée, dans une maison voisine qui accueille de jeunes enfants, et accompagner la mère à la maternité. Comme elle ne parlait pas français et avait vécu plusieurs traumatismes, le fait d’avoir une professionnelle connue auprès d’elle était rassurant.
Ce type de situation montre l’importance de pouvoir «porter la parole» de la femme auprès de la maternité. Un dossier reste un dossier. Le travail fait en amont permet de transmettre son histoire, ses besoins et ce qui a été préparé avec elle.
Stéphanie Vagneux: Nous avons également une grille d’observation basée sur la grille de Steinhauer des compétences parentales[2]. Elle nous donne un langage commun tout en permettant à chacun de conserver sa spécificité professionnelle.
Quelle est la place du post-partum dans votre réflexion et dans votre action?
Chloé Python: Le post-partum est une période très sensible et charnière, particulièrement bouleversante. Or les familles accueillies à la Maison OBB ont déjà leurs propres difficultés et doivent parfois faire face, une ou deux semaines après la naissance, à un agenda extrêmement chargé : rendez-vous avec le Service de protection des mineurs, pédopsychiatre, psychologue, consultations médicales, etc.
La temporalité de l’observation et de l’évaluation fait que tout peut être très condensé. On demande aux parents d’accueillir leur bébé et de construire une relation avec lui, tout en étant eux-mêmes observés. Il faut parfois être un garde-fou et rappeler au réseau qu’une mère à un mois de post-partum peut être fatiguée, dormir le matin ou ne pas encore avoir trouvé son rythme. Dans un autre contexte, son rythme et ses besoins de récupération seraient sans doute davantage respectés. Or les familles que nous accueillons disposent souvent d’un réseau primaire très restreint. L’isolement est une vulnérabilité importante: ne dit-on pas qu’il faut tout un village pour élever un enfant? C’est aussi pour cette raison que nous avons réfléchi à laisser davantage de temps après la naissance lorsqu’une famille est accueillie en prénatal. L’idée est, entre guillemets, de «recommencer à zéro» au moment de la naissance, en termes de durée d’accueil au sein de la structure, et de pouvoir aller jusqu’à six mois si cela est nécessaire.
Pourquoi accompagner les parents dès la grossesse?
Stéphanie Vagneux: L’accompagnement en prénatal est un facteur de protection. Les femmes dans le dernier trimestre de la grossesse peuvent rejoindre la Maison OBB. Ce temps avant la naissance est précieux pour favoriser une alliance avec l’équipe éducative, relever les facteurs protecteurs autant que les facteurs de risque, réduire le stress et mettre en place, s’il n’est pas encore existant, le réseau de professionnel·le·s qui pourra suivre la famille. L’issue est statistiquement plus favorable, avec un nombre de retours à domicile parents-enfants plus important lorsqu’un accueil a pu se faire en amont de l’accouchement.
«L’accompagnement en prénatal est un facteur de protection.»
Stéphanie Vagneux
Comment les parents vivent-ils le fait d’être à la fois accompagnés et évalués?
Chloé Python: Beaucoup de familles arrivent avec une grande méfiance. Ce sont souvent des parcours marqués par des ruptures. Les parents peuvent craindre que demander de l’aide, accepter un relais ou prendre une médication signifie qu’ils ne sont pas de bons parents. Nous essayons de renverser cette représentation: demander de l’aide, accepter d’être pris·e en soin, c’est aussi être un parent responsable. C’est quelque chose que l’on arrive souvent à travailler pendant le séjour, avec l’aide de tout le réseau.
Stéphanie Vagneux: L’objectif est aussi que les parents puissent ensuite mettre leur enfant en sécurité. Qu’ils soient suffisamment confiants pour se dire: si ça ne va pas, je peux demander de l’aide avant que la situation devienne catastrophique. Il faut qu’il y ait suffisamment de ressources pour pouvoir anticiper et éviter autant que possible quelque chose de traumatique. Cela peut aussi permettre de travailler les séparations. Lorsqu’une séparation doit avoir lieu, pouvoir la préparer plutôt que la vivre dans l’urgence est très important (voir l’encadré ci-dessous).
Vignette clinique: lorsque le lien doit survivre à la séparation
L’équipe de la Maison OBB a accompagné un couple de parents présentant d’importantes difficultés psychiques et des consommations médicamenteuses. L’accueil a commencé dès la grossesse, notamment pour protéger le bébé à naître. L’équipe, les soignant·e·s et les parents savaient qu’il devrait certainement être sevré à la naissance et rester hospitalisé, et qu’une séparation en vue d’un placement était possible voire probable. Le travail de l’équipe éducative avec les parents s’est donc fait avant la naissance, puis durant l’hospitalisation, en les accompagnant à l’hôpital, et en travaillant avec le réseau hospitalier. Finalement, le bébé n’est pas rentré avec ses parents à la Maison OBB. Les parents, eux, y sont revenus seuls et sont restés encore environ un mois.
La décision de séparation a été réfléchie et pondérée. Pendant ce temps, les parents ont continué à voir leur bébé et à occuper leur place auprès de lui. Cette continuité les a confortés dans leur rôle et leur a permis, par la suite, de maintenir une relation avec leur enfant.
La séparation a été douloureuse, mais elle a pu être accompagnée. Même si l’équipe ne pouvait pas l’empêcher, elle a pu protéger au maximum le bébé avant sa naissance et soutenir les parents dans cette étape.
Comment vous êtes-vous formée ou vous formez-vous, en tant que sage-femme, pour le suivi de ces situations particulièrement complexes?
Stéphanie Vagneux: Les sages-femmes se forment aux aspects juridiques, sociaux et liés à la protection du mineur notamment via les formations internes à la Fondation officielle de la jeunesse voire le CAS en périnatalité. L’expérience de terrain enrichit également. Nous avons en outre une supervision tous les quinze jours. Elle permet de discuter des situations, de construire un socle commun et d’approfondir notamment les questions liées à la théorie de l’attachement.
Chloé Python: La supervision est essentielle pour la sécurité émotionnelle des professionnel·le·s. Les situations sont complexes et ce n’est pas quelque chose que l’on peut porter seul·e. La supervision nous permet de nous réajuster et de questionner notre manière d’accompagner telle ou telle famille.
Qu’est-ce qui vous paraît finalement le plus important dans cet accompagnement?
Stéphanie Vagneux: Ce qui compte d’abord, c’est le lien. Nous sommes toujours étonné·e·s de voir ce qui peut être construit en peu de temps – entre les parents et les professionnel·le·s comme au sein des familles.
Chloé Python: Oui, et aussi la possibilité de faire une expérience positive avec son enfant et de pouvoir faire confiance à des professionnel·le·s. Beaucoup de familles arrivent avec la crainte de demander de l’aide. Si elles repartent en sachant qu’elles peuvent s’appuyer sur des ressources, c’est déjà quelque chose d’important. Le bon développement de l’enfant, son bien-être physique et psychique, restent le cœur de notre profession et de la mission de la Maison OBB.
Stéphanie Vagneux: Et ce lien peut durer. Certaines familles reviennent plusieurs années plus tard pour montrer la Maison OBB à leur enfant et dire: «C’est là que tu as grandi. C’est là que tu es né.» Elles gardent le souvenir des personnes avec lesquelles elles ont pu devenir parents.
[1] Brazelton, T. B. & Nugent, J. K. (2011). Neonatal Behavioral Assessment Scale (4th ed.). Mac Keith Press. Comment dépister une dépression périnatale?
[2] Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire (2014). Guide d’évaluation des capacités parentales au CJM-IU: Basé sur les grilles d’évaluation du Groupe de Toronto Parenting Capacity Assessment Project (Guide de Steinhauer 0-5 ans) (4e éd.).
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