«La grossesse n’est pas une maladie»… mais un bouleversement majeur à reconnaître

/
/
«La grossesse n’est pas une maladie»… mais un bouleversement majeur à reconnaître
29.05.2026
Sources des images: Istock

Auteur·rice(s)

Bild von Lucie Jacquot,
Lucie Jacquot,
sage-femme exerçant sous propre responsabilité professionnelle, maison de naissance la Roseraie, Genève.
Bild von Méline Leca, 
Méline Leca, 
sage-femme exerçant sous propre responsabilité professionnelle, maison de naissance la Roseraie, Genève.

La grossesse est une période de transformation profonde, à la fois visible et invisible: elle mobilise le corps, modifie les équilibres hormonaux et bouleverse les repères psychiques. Pourtant, elle est souvent banalisée, avec l’idée qu’elle «n’est pas une maladie». Si cela est vrai sur le plan médical, cette formule peut toutefois effacer l’ampleur des transformations vécues par les femmes — et les besoins bien réels qui en découlent. Méline Leca et Lucie Jacquot, sages-femmes, plaident ainsi dans cet article pour une meilleure prise en compte de cette période.

Dans le cadre d’une grossesse physiologique, c’est-à-dire sans la présence d’une maladie chronique,  de facteurs de risque et/ou de complications, les changements sont nombreux et débutent très tôt, parfois dès la nidation. Toutes les femmes ne les vivront pas de la même manière, mais tous ces changements posent un défi d’adaptation. Tour d’horizon avec les deux sages-femmes Méline Leca et Lucie Jacquot, qui exercent à la maison de naissance La Roseraie à Genève et assurent notamment des suivis tout au long de la grossesse.

Un corps orchestré par les hormones

Dès les premiers jours suivant la fécondation, le corps entre en transformation. Avant même un test de grossesse positif, certaines femmes ressentent déjà des effets hormonaux. Si les œstrogènes et la progestérone sont bien connus, ils ne sont que la partie visible d’un système beaucoup plus complexe.

Hormones du corps jaune, du trophoblaste puis du placenta agissent comme de véritables chefs d’orchestre. Leur rôle: transformer le corps en un environnement capable d’accueillir, nourrir et protéger le fœtus, tout en préparant l’accouchement et le post-partum ainsi que l’allaitement. «La grossesse n’est donc pas un état figé de neuf mois, mais un continuum qui anticipe déjà la suite», révèle Lucie Jacquot[1]. Ces hormones influencent tous les systèmes: tissus, immunité, circulation, mais aussi émotions et fonctionnement psychique.

Des systèmes physiologiques en pleine adaptation

Les transformations corporelles sont impressionnantes. Par exemple, l’utérus passe de la taille d’une figue à celle d’une pastèque. Le système immunitaire s’adapte, diminuant légèrement pour tolérer le fœtus — ce «non-soi» — et rendant la femme enceinte plus vulnérable aux infections.

Le volume sanguin augmente de 20 % au premier trimestre jusqu’à 40 % à terme, atteignant environ 5 à 6 litres. Le cœur grossit légèrement (environ 12 %) et bat plus vite. Conséquences: sensation de cœur qui s’accélère, essoufflement, œdèmes. Le sang est plus «dilué» — on parle d’anémie physiologique — tandis que les facteurs de coagulation augmentent pour anticiper l’accouchement.

Le système respiratoire doit fournir jusqu’à 30 % d’oxygène en plus en fin de grossesse, alors même que le diaphragme est comprimé. Il faut «respirer plus»… avec «moins de place».

Les reins, eux, filtrent davantage, et donc plus vite: leur débit augmente de 50 à 70 %, ce qui explique les envies fréquentes d’uriner, accentuées par la compression de la vessie. Les voies urinaires se dilatent, augmentant par ailleurs le risque d’infections. Du côté digestif, la progestérone relâche les muscles: le transit ralentit (constipation), les sphincters sont moins efficaces (reflux, remontées acides, gaz). L’estomac, comprimé, donne cette sensation bien connue: «J’ai faim… mais je n’ai plus de place.»

Le système musculo-squelettique n’est pas en reste: relâchement ligamentaire, modification du centre de gravité, hyperlordose (dos cambré). Douleurs lombaires, sciatiques et instabilité créent parfois cette démarche caractéristique entre prudence et recherche d’équilibre.

Outre la prise de poids (voir l’encadré ci-dessous), entre la peau, les muqueuses, la vision, la sphère ORL: aucun système n’est épargné. Hypervascularisation, saignements de nez ou des gencives, modification de la voix, congestion nasale… la liste est longue des désagréments et «bizarreries» assortis à la grossesse.

Fatigue et «baby brain»: des réalités physiologiques

Tous ces ajustements demandent une énergie considérable. La fatigue est omniprésente, parfois dès les premières semaines. A cela s’ajoute un phénomène fascinant, aujourd’hui bien démontré scientifiquement: la neuroplasticité. Le cerveau maternel se réorganise, avec une diminution de 4 à 15 % de certaines zones de matière grise, afin de mieux répondre aux besoins du bébé. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’une adaptation. Avec des troubles de l’attention, des oublis ou encore l’impression d’être moins performante, le «baby brain» a donc une base bien réelle[2].

Certaines femmes décrivent aussi une sensation d’être «dans sa bulle», voire de «planer», due en partie au cocktail hormonal: en effet, la grossesse, si on lui en laisse la place, peut aussi être un moment de rêverie intense, et créer des sensations parfois addictives de bien être!

Une transformation psychique profonde

La grossesse ne transforme pas uniquement le corps: elle remanie aussi la vie psychique. Nombreux sont les concepts développés par les psychologues et psychiatres pour tenter d’éclairer les phénomènes en action lors de la période périnatale. La «transparence psychique» permet l’émergence de souvenirs, d’émotions, parfois de conflits anciens. Ce processus, parfois déstabilisant, est aussi une opportunité de réorganisation intérieure. Les concepts de «nidification psychique», de «constellation maternelle» ou de «préoccupation maternelle primaire» décrivent cette focalisation progressive sur l’enfant à venir. Le système d’attachement s’active, les priorités changent (voir aussi l’encadré ci-dessous).

Risque de dépression périnatale

Mais cette période s’accompagne aussi de tensions: choix ou non de poursuivre la grossesse, peur de la perte au premier trimestre (souvent vécue dans la solitude et le silence), interrogations identitaires profondes. Devenir mère implique de redéfinir sa place comme femme, comme fille, et souvent comme partenaire. Les émotions peuvent être intenses, fluctuantes, parfois déroutantes. On rappelle ainsi que dans 10 à 20 % des cas, une dépression périnatale peut survenir — avant ou après la naissance.

Si ce risque est de mieux en mieux identifié, les émotions accompagnant la grossesse et les débuts de la vie avec un bébé mériteraient plus de considération au sein de notre société. Pour Lucie Jacquot, «il s’agit souvent d’une période vertigineuse pour les parents, c’est un moment à soutenir et à favoriser». Elle ajoute: «Ce sont beaucoup d’étapes qui sont gagnées pour la suite!»

Des besoins fondamentaux encore trop peu reconnus

Face à ces bouleversements, les besoins des femmes enceintes sont multiples: repos, sentiment de sécurité, information claire, écoute, soutien émotionnel, social et matériel. Dans les consultations de suivi de grossesse, une grande partie du temps est consacrée à répondre à des questions concrètes: œdèmes, hémorroïdes, essoufflement, troubles digestifs… Etre entendue et comprise constitue déjà un soulagement majeur «Le besoin fondamental est celui de la sécurisation», précise encore Lucie Jacquot. C’est-à-dire: comprendre que ce qui est vécu est normal, sans le minimiser. Sa collègue Méline Leca abonde: «Accepter que la grossesse est un bouleversement corporel et psychique est une chose, l’accompagner et le transcender en est une autre.»

Surinformation

Aujourd’hui, un autre défi émerge de surcroît: la surinformation. Entre recommandations médicales, réseaux sociaux et injonctions multiples, certaines femmes se sentent perdues, voire dépossédées de leur expérience (voir aussi ici). Un message simple à réaffirmer: faire confiance à son corps reste essentiel. Il n’existe pas une seule «bonne» manière de vivre sa grossesse!

Et les partenaires? Une place à construire

Les partenaires vivent eux aussi une transition. Moins visible, mais aussi souvent moins accompagnée. Ils peuvent se sentir en décalage, manquer de repères ou de modèles. Les inclure dans le suivi, leur donner accès à l’information, reconnaître leur rôle sont autant d’éléments essentiels pour construire, dès la grossesse, une parentalité équilibrée.

Un enjeu sociétal

Mais surtout, reconnaître la grossesse comme un bouleversement global implique des adaptations au-delà du champ médical: conditions de travail (voir aussi l’article p. XXX), informations sur les droits, place des partenaires, soutien social. Aujourd’hui encore, l’absence d’un congé prénatal suffisant ou la pression à «tout gérer» interrogent. Comment demander aux femmes de vivre sereinement ces transformations tout en maintenant un rythme inchangé?

Accompagner plutôt que banaliser

Dire que «tout est normal» ne devrait pas signifier «tout est anodin». Le suivi de grossesse offert par les sages-femmes va dans ce sens: la grossesse n’est pas une maladie, et elle peut même être un moment de joie bien particulière, mais elle mérite une attention spécifique, à la hauteur des transformations qu’elle implique. Informer, écouter, soutenir — sans surcharger ni culpabiliser — permet aux femmes et aux familles de traverser cette période avec plus de sérénité. Et parfois, cela commence simplement par reconnaître l’évidence: non, ce n’est pas «juste» une grossesse.


[1] A ce sujet, on peut aussi lire l’article «Le corps féminin et la dégestation» publié dans l’édition 4/2021 d’Obstetrica. A lire ici

[2] Voir aussi l’article de Noémie Faure et Laurent Nguyen, «Le post-partum: une période de vulnérabilité psychique nécessaire?», paru en 2023 dans Obstetrica. A lire ici

Cela pourrait également vous intéresser:

Surinformation pendant la grossesse: «un brouhaha incessant de voix extérieures»

Dès que le test de grossesse est positif, les questions se pressent: que puis-je manger? Est-ce que j’ai le droit de faire du sport? Est-ce que je dois faire du..

29.05.2026

Enceinte et au travail: vous avez des droits!

Quels aménagements puis-je demander au travail? Dans quels cas est établi un certificat d’inaptitude? Qui peut m’informer si j’ai des questions? La loi prévoit une protection pour les femmes enceintes..

29.05.2026