La grossesse est une période de transformation profonde, à la fois visible et invisible: elle mobilise le corps, modifie les équilibres hormonaux et bouleverse les repères psychiques. Pourtant, elle est souvent banalisée, avec l’idée qu’elle «n’est pas une maladie». Si cela est vrai sur le plan médical, cette formule peut toutefois effacer l’ampleur des transformations vécues par les femmes — et les besoins bien réels qui en découlent. Méline Leca et Lucie Jacquot, sages-femmes, plaident ainsi dans cet article pour une meilleure prise en compte de cette période.
Dans le cadre d’une grossesse physiologique, c’est-à-dire sans la présence d’une maladie chronique, de facteurs de risque et/ou de complications, les changements sont nombreux et débutent très tôt, parfois dès la nidation. Toutes les femmes ne les vivront pas de la même manière, mais tous ces changements posent un défi d’adaptation. Tour d’horizon avec les deux sages-femmes Méline Leca et Lucie Jacquot, qui exercent à la maison de naissance La Roseraie à Genève et assurent notamment des suivis tout au long de la grossesse.
Un corps orchestré par les hormones
Dès les premiers jours suivant la fécondation, le corps entre en transformation. Avant même un test de grossesse positif, certaines femmes ressentent déjà des effets hormonaux. Si les œstrogènes et la progestérone sont bien connus, ils ne sont que la partie visible d’un système beaucoup plus complexe.

«La grossesse n’est pas un état figé de neuf mois, mais un continuum qui anticipe déjà la suite» Lucie Jacquot
Hormones du corps jaune, du trophoblaste puis du placenta agissent comme de véritables chefs d’orchestre. Leur rôle: transformer le corps en un environnement capable d’accueillir, nourrir et protéger le fœtus, tout en préparant l’accouchement et le post-partum ainsi que l’allaitement. «La grossesse n’est donc pas un état figé de neuf mois, mais un continuum qui anticipe déjà la suite», révèle Lucie Jacquot[1]. Ces hormones influencent tous les systèmes: tissus, immunité, circulation, mais aussi émotions et fonctionnement psychique.
La grossesse, un phénomène hormonal puissant
Avant d’être enceinte de Sidonie, j’ai eu une fausse-couche très rapidement, à 3 semaines de grossesse. Je venais à peine de faire le test – mais j’avais déjà eu le temps de me rendre compte de la puissance des hormones et de leur effet! C’était une grossesse désirée et attendue, et je flottais littéralement sur un nuage de coton et de bonheur, je me projetais très loin et je souriais béatement dans la rue! Dès la fausse-couche, les hormones ont cessé leur effet et je suis immédiatement redescendue sur terre – mais de manière aussi naturelle, sans trop de souffrance. Il faut dire que j’ai été entourée d’empathie à ce moment-là, que ce soit au travail ou dans mon entourage proche, et cela a sans doute aidé à traverser ce moment avec douceur. C’est à travers cet épisode que j’ai réalisé combien le corps traversait avec la grossesse un phénomène naturel, certes, mais aussi très puissant!
Alexe, 35 ans, maman de Sidonie, 1,5 ans et enceinte de 2 mois
Des systèmes physiologiques en pleine adaptation
Les transformations corporelles sont impressionnantes. Par exemple, l’utérus passe de la taille d’une figue à celle d’une pastèque. Le système immunitaire s’adapte, diminuant légèrement pour tolérer le fœtus — ce «non-soi» — et rendant la femme enceinte plus vulnérable aux infections.
Systèmes sanguin et respiratoire
Le volume sanguin augmente de 20 % au premier trimestre jusqu’à 40 % à terme, atteignant environ 5 à 6 litres. Le cœur grossit légèrement (environ 12 %) et bat plus vite. Conséquences: sensation de cœur qui s’accélère, essoufflement, œdèmes. Le sang est plus «dilué» — on parle d’anémie physiologique — tandis que les facteurs de coagulation augmentent pour anticiper l’accouchement.
Le système respiratoire doit fournir jusqu’à 30 % d’oxygène en plus en fin de grossesse, alors même que le diaphragme est comprimé. Il faut «respirer plus»… avec «moins de place».
Système rénal et digestif
Les reins, eux, filtrent davantage, et donc plus vite: leur débit augmente de 50 à 70 %, ce qui explique les envies fréquentes d’uriner, accentuées par la compression de la vessie. Les voies urinaires se dilatent, augmentant par ailleurs le risque d’infections. Du côté digestif, la progestérone relâche les muscles: le transit ralentit (constipation), les sphincters sont moins efficaces (reflux, remontées acides, gaz). L’estomac, comprimé, donne cette sensation bien connue: «J’ai faim… mais je n’ai plus de place.»
Système musculo-squelettique
Le système musculo-squelettique n’est pas en reste: relâchement ligamentaire, modification du centre de gravité, hyperlordose (dos cambré). Douleurs lombaires, sciatiques et instabilité créent parfois cette démarche caractéristique entre prudence et recherche d’équilibre.
Outre la prise de poids (voir l’encadré ci-dessous), entre la peau, les muqueuses, la vision, la sphère ORL: aucun système n’est épargné. Hypervascularisation, saignements de nez ou des gencives, modification de la voix, congestion nasale… la liste est longue des désagréments et «bizarreries» assortis à la grossesse.
Prise de poids: les éléments… impondérables
Si la prise de poids en cours de grossesse est de 13 kg en moyenne, elle varie fortement d’une femme à l’autre. A savoir, ce poids comprends notamment:
- 5 kg: fœtus + placenta;
- 3 kg: tissus dont la masse augmente (utérus, seins, liquide extra cellulaire);
- 4kg de dépôt lipidique («bon gras» pour la fabrication d’un lait nourrissant pour le bébé).
Fatigue et «baby brain»: des réalités physiologiques
Tous ces ajustements demandent une énergie considérable. La fatigue est omniprésente, parfois dès les premières semaines. A cela s’ajoute un phénomène fascinant, aujourd’hui bien démontré scientifiquement: la neuroplasticité. Le cerveau maternel se réorganise, avec une diminution de 4 à 15 % de certaines zones de matière grise, afin de mieux répondre aux besoins du bébé. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’une adaptation. Avec des troubles de l’attention, des oublis ou encore l’impression d’être moins performante, le «baby brain» a donc une base bien réelle[2].
Certaines femmes décrivent aussi une sensation d’être «dans sa bulle», voire de «planer», due en partie au cocktail hormonal: en effet, la grossesse, si on lui en laisse la place, peut aussi être un moment de rêverie intense, et créer des sensations parfois addictives de bien être!
Entre intuition et quotidien
Cette grossesse est complètement différente de la première, il y a quatre ans. A l’époque, c’était facile, j’étais en bien meilleure forme. Cette fois-ci, j’ai eu de fortes nausées jusqu’à la 20e semaine et je ne pouvais presque rien avaler. Lors de ma première grossesse, je prenais beaucoup de temps pour prendre soin de moi, m’enduire le ventre de crème et «m’écouter» intérieurement. Mais mon fils de quatre ans a précisément besoin de moi au moment où je voudrais prendre un bain et entrer en contact avec le petit dans mon ventre… Il le sent bien sûr, et je veux aussi lui accorder toute mon attention. C’est un petit conflit dans le quotidien.
Fabiana, 32 ans, maman de Valentino (4 ans), enceinte de six mois
Une transformation psychique profonde
La grossesse ne transforme pas uniquement le corps: elle remanie aussi la vie psychique. Nombreux sont les concepts développés par les psychologues et psychiatres pour tenter d’éclairer les phénomènes en action lors de la période périnatale. La «transparence psychique» permet l’émergence de souvenirs, d’émotions, parfois de conflits anciens. Ce processus, parfois déstabilisant, est aussi une opportunité de réorganisation intérieure. Les concepts de «nidification psychique», de «constellation maternelle» ou de «préoccupation maternelle primaire» décrivent cette focalisation progressive sur l’enfant à venir. Le système d’attachement s’active, les priorités changent (voir aussi l’encadré ci-dessous).
La matrescence: maternité et adolescence
Le terme de matrescence est la contraction des mots maternité et adolescence, pour expliquer la naissance d’une mère. C’est le processus que vit une femme au moment de devenir mère, que ce soit sur le plan physique, émotionnel, neurobiologique ou hormonal. Dana Louise Raphael est l’anthropologue américaine qui dans les années 70, crée ce mot. En France, Clémentine Sarlat lui consacre unpodcast depuis mars 2019. Témoignages et interviews de professionnel·le·s de la périnatalité permettent de comprendre les chamboulements de la période périnatale – et, peut-être, de se sentir moins seule!
La matrescence, un podcast de Clémentine Sarlat. A écouter sur http://www.sacl9858.odns.fr/podcasts/la-matrescence/
Risque de dépression périnatale
Mais cette période s’accompagne aussi de tensions: choix ou non de poursuivre la grossesse, peur de la perte au premier trimestre (souvent vécue dans la solitude et le silence), interrogations identitaires profondes. Devenir mère implique de redéfinir sa place comme femme, comme fille, et souvent comme partenaire. Les émotions peuvent être intenses, fluctuantes, parfois déroutantes. On rappelle ainsi que dans 10 à 20 % des cas, une dépression périnatale peut survenir — avant ou après la naissance.

Si ce risque est de mieux en mieux identifié, les émotions accompagnant la grossesse et les débuts de la vie avec un bébé mériteraient plus de considération au sein de notre société. Pour Lucie Jacquot, «il s’agit souvent d’une période vertigineuse pour les parents, c’est un moment à soutenir et à favoriser». Elle ajoute: «Ce sont beaucoup d’étapes qui sont gagnées pour la suite!»
«Accepter que la grossesse est un bouleversement corporel et psychique est une chose, l’accompagner et le transcender en est une autre.» Méline Leca
Des besoins fondamentaux encore trop peu reconnus
Face à ces bouleversements, les besoins des femmes enceintes sont multiples: repos, sentiment de sécurité, information claire, écoute, soutien émotionnel, social et matériel. Dans les consultations de suivi de grossesse, une grande partie du temps est consacrée à répondre à des questions concrètes: œdèmes, hémorroïdes, essoufflement, troubles digestifs… Etre entendue et comprise constitue déjà un soulagement majeur «Le besoin fondamental est celui de la sécurisation», précise encore Lucie Jacquot. C’est-à-dire: comprendre que ce qui est vécu est normal, sans le minimiser. Sa collègue Méline Leca abonde: «Accepter que la grossesse est un bouleversement corporel et psychique est une chose, l’accompagner et le transcender en est une autre.»
«Nos conditions de logement ne sont pas faciles»
En tant que futur papa, dès la grossesse j’étais tellement heureux! C’est un cadeau un bébé! Je ne me posais pas particulièrement de questions, en plus nous parlons tous les jours avec nos familles par téléphone. Nous avons fui notre pays et habitons dans un foyer. Ma femme est prof de yoga, alors sa grossesse s’est très bien passée, physiquement. Mais nos conditions de logement ne sont pas faciles. Le médecin a rédigé une lettre de recommandation pour changer de logement, mais cela n’a pas fonctionné. Mais on s’y est habitués. Ma femme est une personne forte, et moi aussi, nous voulions vraiment avoir des enfants donc nous arrivons à surmonter ces difficultés. Avec le suivi des médecins à l’hôpital nous avons été vraiment rassurés, car tout allait bien. La sage-femme nous a aussi parlé d’endroits où rencontrer des futurs parents et parents, nous y allons régulièrement.
Deniz, 42 ans, papa de Matteo, 11 mois
Surinformation
Aujourd’hui, un autre défi émerge de surcroît: la surinformation. Entre recommandations médicales, réseaux sociaux et injonctions multiples, certaines femmes se sentent perdues, voire dépossédées de leur expérience (voir aussi ici). Un message simple à réaffirmer: faire confiance à son corps reste essentiel. Il n’existe pas une seule «bonne» manière de vivre sa grossesse!
Et les partenaires? Une place à construire
Les partenaires vivent eux aussi une transition. Moins visible, mais aussi souvent moins accompagnée. Ils peuvent se sentir en décalage, manquer de repères ou de modèles. Les inclure dans le suivi, leur donner accès à l’information, reconnaître leur rôle sont autant d’éléments essentiels pour construire, dès la grossesse, une parentalité équilibrée.
Un enjeu sociétal
Mais surtout, reconnaître la grossesse comme un bouleversement global implique des adaptations au-delà du champ médical: conditions de travail (voir aussi l’article p. XXX), informations sur les droits, place des partenaires, soutien social. Aujourd’hui encore, l’absence d’un congé prénatal suffisant ou la pression à «tout gérer» interrogent. Comment demander aux femmes de vivre sereinement ces transformations tout en maintenant un rythme inchangé?
Comment demander aux femmes de vivre sereinement ces transformations tout en maintenant un rythme inchangé?
Accompagner plutôt que banaliser
Dire que «tout est normal» ne devrait pas signifier «tout est anodin». Le suivi de grossesse offert par les sages-femmes va dans ce sens: la grossesse n’est pas une maladie, et elle peut même être un moment de joie bien particulière, mais elle mérite une attention spécifique, à la hauteur des transformations qu’elle implique. Informer, écouter, soutenir — sans surcharger ni culpabiliser — permet aux femmes et aux familles de traverser cette période avec plus de sérénité. Et parfois, cela commence simplement par reconnaître l’évidence: non, ce n’est pas «juste» une grossesse.
Propos recueillis par Jeanne Rey, rédactrice Obstetrica
[1] A ce sujet, on peut aussi lire l’article «Le corps féminin et la dégestation» publié dans l’édition 4/2021 d’Obstetrica. A lire ici
[2] Voir aussi l’article de Noémie Faure et Laurent Nguyen, «Le post-partum: une période de vulnérabilité psychique nécessaire?», paru en 2023 dans Obstetrica. A lire ici
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