Interview de Derya, 5 mois de post-partum

/
/
Interview de Derya, 5 mois de post-partum
01.10.2025
Sources des images:

Auteur·rice(s)

Bild von Kiaku Barbier,
Kiaku Barbier,
sage-femme diplômée en 2007, travaillant dans la périnatalité et migration depuis 2017 et co-fondatrice de l’association PanAae. Actuellement co-présidente de PanAae, sage-femme exerçant sous propre responsabilité professionnelle et haptothérapeute.

Dans cet entretien mené par Kiaku Barbier, sage-femme de l’association PanAae, Derya offre son témoignage de jeune maman sur le lien mère-bébé, le soutien reçu et les différences culturelles.

Kiaku Barbier: Peux-tu me parler de ta relation avec ton bébé au tout début, après l’accouchement?
Derya: C’était un sentiment indescriptible, un vrai miracle. Je ne pourrais pas vraiment l’expliquer. Ma fille est devenue tout pour moi dès cet instant. Je la regardais sans cesse, et je demandais sans arrêt aux médecins: «Elle va bien, n’est-ce pas?»

Te souviens-tu d’un moment précis où tu t’es sentie vraiment connectée à elle?
Oui, après la naissance, malgré la douleur que j’avais eue pendant tout le travail, ce moment où j’ai vu ma fille, j’ai pleuré à chaudes larmes. Tout ce que j’avais souffert s’est effacé. C’était magnifique.

Qu’est-ce qui t’a aidée à créer ce lien avec ton enfant?
Le soutien des professionnel·le·s autour de moi a été essentiel. Grâce à vos conseils, j’ai pu mieux m’en occuper. Sinon, j’aurais été perdue. J’apprenais beaucoup, petit à petit.

As-tu rencontré des moments où ce lien a été difficile à construire?
Oui, au début, c’était très difficile. Il y a eu des fois où je pleurais et je me demandais si j’allais y arriver. Gérer ma fille, les tâches ménagères… c’était épuisant. Mais je puisais ma force en elle, et petit à petit, je me suis habituée.

Quelles émotions as-tu ressenties en tant que nouvelle maman?
C’est comme si une nouvelle vie avait commencé. Comme si avant, je n’avais jamais vraiment vécu. Avec elle, j’ai tout appris à nouveau. En Suisse, il y a eu des moments difficiles, mais j’ai eu beaucoup de soutien. Sans vous, je n’aurais pas pu surmonter ces épreuves. Les émotions sont difficiles à décrire. Mes 5 sens ont été sollicités: la vue , l’ouïe, le toucher

Qui était présent·e autour de toi pendant ta grossesse et après la naissance?
Je ne savais rien sur le bébé ni comment m’en occuper. J’étais souvent gênée de poser beaucoup de questions, mais j’ai ressenti une grande sincérité et beaucoup d’aide de la part du gynécologue, du pédiatre, et de vous. Mon mari m’a aussi beaucoup soutenue.

Peux-tu donner un exemple de moment où tu t’es sentie aidée ou écoutée?
Un jour, vous êtes venue chez moi alors que j’étais épuisée, sans sommeil et accablée par mes pensées. Plus tard, vous m’avez envoyé un message ce jour-là, et je ne l’oublierai jamais. C’était la première fois que je ressentais une telle sincérité et un vrai soutien.

Comment ce soutien a-t-il influencé ta relation avec ta fille?
Grâce à vous, je me suis sentie plus confiante. Sans ce soutien, je serais encore en train de chercher des réponses, car j’ignorais beaucoup de choses au début. Cela m’a permis de mieux prendre soin de mon enfant.

As-tu aussi vécu des moments de solitude ou de manque de soutien?
Oui, parfois, c’était dur, surtout sans famille proche ici. Mais j’ai eu la chance d’avoir des gens comme vous autour de moi, et ça a tout changé. Un nuit je me suis sentie vraiment seule, j’avais énormément pleuré le soir et je me demandais si j’étais suffisante pour ma fille. Le manque de sommeil et la décision de refus d’asile en Suisse, l’inquiétude de ne pas savoir quoi faire m’ont conduite à ce moment de solitude.

Dans ta culture ou ta famille d’origine, y a-t-il des rituels ou des traditions liés à la maternité ou au lien parent-enfant?
Je ne sais pas trop, dans ma famille, on disait souvent aux filles que certaines choses étaient honteuses, mais pas aux garçons. En Turquie, le mot «honte» est beaucoup utilisé, et ça limite l’expression des enfants.

As-tu ressenti des différences culturelles dans les attentes autour de la maternité ici en Suisse?

Oui, beaucoup. En Suisse la prise en charge pendant le travail et à la maternité est plus humaine. Les professionnel·le·s font preuve de beaucoup de soutien. C’est très différent, en Turquie.

«J’aimerais être là pour une mère qui vit les mêmes difficultés que moi et la soutenir.»

Y a-t-il des choses que tu as adoptées des mamans suisses?
Il y a une femme que je connais, elle a un enfant d’environ 3-4 ans. J’ai observé sa manière de faire. On s’est vues plusieurs fois, d’ailleurs elle m’a encore écrit il y a deux jours pour me proposer de prendre un café un de ces jours. On se voit de temps en temps. Et j’ai beaucoup aimé l’éducation qu’elle donne à son enfant. Elle est Suisse. J’essaie de suivre ce style d’éducation, qui permet à l’enfant de dire «non». J’aime leur façon de faire, et j’essaie de leur ressembler.

Y a-t-il des conseils ou des valeurs que ta mère ou d’autres femmes t’ont transmis à propos de la maternité ?
Beaucoup de femmes Kurdes me demandaient si j’avais du lait pour allaiter, ce qui me rendait triste parce que je n’en avais pas assez. Ces questions revenaient souvent, même de la part de femmes qui avaient eu leur bébé peu de temps avant moi. J’aurais préféré qu’elles me comprennent plutôt que de poser ces questions.

Si tu pouvais parler à la jeune maman que tu étais au début, que lui dirais-tu?
Je lui dirais que plus le bébé grandit, plus je serai heureuse. Les beaux moments s’accumulent, et on crée des souvenirs ensemble.

Quel message aimerais-tu transmettre à d’autres mamans qui vivent un parcours similaire au tien?
Je leur dirais: je suis là, je suis à vos côtés. Parce que j’aimerais être là pour une mère qui vit les mêmes difficultés que moi et la soutenir.

«Ma fille m’a appris à revivre dans ce monde malgré tout le mal qu’il y a.»

Si tu devais résumer ton expérience de maman en un mot ou une image, que choisirais-tu?
Mon cœur s’est épanoui et a repris vie après avoir été brisé et blessé. Je parlerais d’un miracle. Sinon, un autre mot serait «forte».

Qu’est-ce que ta fille t’a appris?
Ma fille m’a appris à revivre dans ce monde malgré tout le mal qu’il y a. Elle m’a montré que je pouvais encore vivre, avec elle. Sans elle, vivre aurait été très difficile.

Cela pourrait également vous intéresser:

Suivi périnatal au sein de PanAae: l’exemple de Derya

Kiaku Barbier est sage-femme travaillant dans le domaine de la périnatalité et de la migration depuis 2017, et co-présidente de l’association PanAae. Elle témoigne ici de son travail de suivi..

PanAae: quand le lien social soutient le lien parent-bébé

PanAae est une association à but non lucratif qui œuvre depuis 2019 pour accompagner les femmes et familles issues de la migration ou vivant en situation de précarité dans le..