Mélanie Valle Corminboeuf et Fanny Curchod sont sages-femmes et co-directrices de la maison de naissance Ô Nénuphars à Yverdon, ouverte il y a deux ans et demi. Dans cet entretien, elles décrivent le modèle d’organisation qu’elles ont souhaité créer sur mesure avec leur équipe, entre valeurs et engagement, équilibre vie professionnelle / vie familiale, et rémunération. Un équilibre délicat toujours en réajustement, basé sur la volonté de répondre au mieux aux besoins des accoucheuses d’aujourd’hui.
Obstetrica: Quelle a été votre motivation pour la création de cette maison de naissance?
Mélanie Valle Corminboeuf: Je suis sage-femme depuis 2009, indépendante depuis 2014. J’ai fait le choix de devenir indépendante à un moment où la charge de travail augmentait dans la maternité où j’exerçais (à l’Hôpital Intercantonnal de la Broye, Payerne), sans augmentation du personnel en parallèle. La façon de travailler commençait donc à peser sur mes valeurs de sage-femme: je souhaitais continuer à pouvoir prendre le temps d’accompagner les familles. Au même moment, j’ai accompagné une proche dans sa grossesse, son accouchement et le post-partum, et ce suivi dans la globalité m’a décidée à me lancer dans les accouchements à domicile (AAD). J’ai gardé un temps des gardes à l’hôpital en parallèle, mais c’était trop exigeant en termes d’organisation personnelle.
Fanny Curchod: Je suis sage-femme depuis 2013 et indépendante depuis 2015. Dès ma formation, j’ai été attirée par l’extra-hospitalier. J’avais fait un stage en Angleterre dans un Birth center et cette façon de travailler m’avait beaucoup parlé. Jeune diplômée, j’ai choisi d’aller travailler aussi à Payerne parce que la physiologie y était mise en avant. Nous avons beaucoup parlé ensemble de ce projet de maison de naissance pendant nos gardes, le fait de suivre les familles en global et surtout d’avoir le temps pendant l’accouchement, cela devenait de plus en plus important à mesure que le rythme de travail s’intensifiait à l’hôpital. Un jour, j’ai eu un déclic lors d’un accouchement où je n’ai ressenti quasiment aucune émotion à part du stress. Je me suis dit «Je suis diplômée depuis à peine trois ans, je ne peux pas déjà travailler ainsi, uniquement dans l’efficacité, alors que c’est quand même un événement hyper important dans la vie des personnes!». J’étais en contact avec une sage-femme pratiquant des AAD, je l’ai accompagnée comme seconde sage-femme et j’ai trouvé ce premier accouchement magnifique. Là je me suis dit «Ce n’est pas mon travail que je n’aime plus, c’est juste la façon de le faire qui ne me convient pas».
Pourquoi l’ouverture de cette maison de naissance?
Mélanie Valle Corminboeuf: Nous avons commencé par pratiquer des AAD, car nous sommes fondamentalement des sages-femmes accoucheuses. Avec l’ouverture d’une maison de naissance, notre but était de pouvoir mieux répondre à la demande des familles de la région du nord vaudois et de la Broye. Certaines familles souhaitaient un accouchement extrahospitalier mais sans pour autant accoucher à domicile, et nous voulions offrir un lieu autour de la naissance. Le but était aussi de travailler en équipe afin d’être moins seules et de pouvoir offrir ces accouchements à davantage de familles. Et enfin, nous souhaitions aussi alléger l’impact du travail sur notre vie personnelle, car nous étions submergées, tout en ayant des enfants jeunes, et nous sentions bien que cela ne pouvait pas s’inscrire dans la durée. (j’ai deux enfants de 5 et 10ans et Fanny quatre de 16 mois à 10 ans).
Comment avez-vous réfléchi au modèle d’organisation du travail?
Fanny Curchod: Nous avons interrogé d’autres maisons de naissance sur ce qui leur pesait. Nous avons observé que plusieurs maisons de naissance ont du mal à recruter des sages-femmes car le travail demande énormément de disponibilités en termes de gardes, et qu’il leur était parfois impossible de répondre favorablement à toutes les demandes de suivi. Nous voulions donc créer une structure pérenne. Nous souhaitions faire de l’accompagnement global mais savions avec notre expérience en AAD que le plus difficile était d’être de garde en permanence, de la 37e à la 42e semaines de grossesse, 24h sur 24. Nous savions que ce serait un point à négocier et à discuter en équipe.
Le Birth center où j’étais allée en Angleterre assurait 500 accouchements par an, et les sages-femmes y étaient de garde en 12h. C’est donc un modèle possible. Il est clair que dans l’idéal, nous aimerions être là pour toutes nos patientes en permanence, mais dans la réalité ce n’est pas toujours possible.
Mélanie Valle Corminboeuf: Un autre aspect important qui a motivé notre choix, c’était la sécurité. L’expérience nous a montré que, sur 2 ou 3 femmes à terme dans le même mois, il arrive souvent qu’elles accouchent à peu près au même moment. Il m’est arrivé de devoir enchaîner les accouchements, et je ne souhaitais pas continuer à prendre de tels risques. Notre objectif était de travailler dans une qualité la plus haute possible.
Comment s’organise le travail entre vous (voir encart ci-XXX)?
Mélanie Valle Corminboeuf: Nous proposons un suivi personnalisé. Nous sommes 11 sages-femmes indépendantes, chacune est référente du suivi de plusieurs familles. Nous avons aussi chacune nos suivis de post-partum en plus, et chacune a ses spécialités, en médecines complémentaires notamment. Nous nous réunissons une fois par mois pour évoquer les suivis, afin que toutes aient connaissance des besoins des familles. En fin de grossesse, nous sommes de garde en 24h. Mais les sages-femmes ont la possibilité de choisir d’être tout de même être présentes à l’accouchement de leurs patientes, ce qui arrive finalement dans 80 % des cas. C’est un modèle d’accouchement en one to one (une femme – une sage-femme) – ce qui est pour nous le plus important – avec une sage-femme présente pendant toute la durée de l’accouchement, et une deuxième pour le moment de la naissance.
Quels sont les inconvénients de ce modèle de travail? Comment est-il (re)discuté au sein de l’équipe?
Fanny Curchod: L’inconvénient principal est lié au taux d’activité: la souplesse laissée aux sages-femmes référentes de faire les accouchements entraîne que les sages-femmes de garde en première position mais qui ont moins de références sont moins appelées. Ceci peut s’organiser autrement, et c’est un modèle qui reste en réajustement: nous avons ouvert il y a 2,5 ans, nous en rediscutons régulièrement. Nous avons aussi mis en place des entretiens annuels individuels, permettant de mieux cerner les besoins de chacune, selon ses projets personnels et/ou professionnels. Nous voyons aussi que les périodes avec moins d’accouchements sont parfois frustrantes pour les sages-femmes car nous aimons toutes accompagner les naissances. Du point de vue financier également c’est compliqué d’avoir une réelle équité étant donné que les sages-femmes de l’équipe sont indépendantes et que nous ne parvenons pas encore à rémunérer les gardes.
Quels seraient vos souhaits en termes d’améliorations?
Mélanie Valle Corminboeuf: Je dirais la communication, montrer que nous sommes là et ce dès le début de la grossesse. Le grand public reste persuadé qu’une femme enceinte est suivie par son·sa gynécologue et qu’elle va accoucher à l’hôpital. Nous essayons de faire passer le message que, quand une grossesse se passe bien et qu’il y a le désir d’accoucher sans péridurale, il n’est pas plus risqué d’accoucher en maison de naissance ou à domicile (selon où se trouve le domicile) qu’à l’hôpital. Ceci dans deux objectifs: augmenter notre taux d’accouchement, mais aussi que notre activité soit reconnue.
Fanny Curchod: La collaboration avec l’hôpital dans les situations d’urgence se passe très bien. Mais la collaboration avec les gynécologues est plus fluctuante et très personne-dépendante. Certaines collaborations sont très fluides et d’autres beaucoup moins, certains gynécologues font part de peurs infondées avec les couples. C’est vraiment un sujet dont il faut parler aujourd’hui. On observe aussi ces peurs chez des collègues sages-femmes d’ailleurs. Nous, nous aimerions pouvoir mieux montrer comment nous travaillons, avec quelle rigueur nous suivons les couples, quelle autonomie nous avons, quels matériel/médicaments sont à notre disposition, etc. C’est tout un travail de formation à faire, et nous accueillons d’ailleurs volontiers des étudiant·e·s sages-femmes, car il est important de les former aussi à ces pratiques extra-hospitalières.
D’après vous, qu’est-ce qui peut retenir les sages-femmes dans la profession?
Fanny Curchod: A l’hôpital, un travail plus autonome, moins médico-centré. Avec plus de dotation de personnel car ne pas avoir le temps de faire son travail peut être très frustrant – et qu’elles soient entendues, et mieux rémunérées.
Mélanie Valle Corminboeuf: En maison de naissance, nous sommes persuadées que l’accompagnement personnalisé est un modèle satisfaisant pour les familles mais aussi pour les sages-femmes. Notre modèle de gardes permet de bien s’organiser. Mais la rémunération du suivi de grossesse et de l’accouchement devrait être augmentée. Autre chose: l’importance de la cohésion d’équipe. En tant que sages-femmes accoucheuses nous partageons beaucoup de choses qui relèvent de l’intime, et le travail autour de l’accouchement requiert de pouvoir se faire confiance mutuellement, en cas d’urgence par exemple. Une bonne cohésion d’équipe est donc primordiale, et nous essayons d’y travailler en passant du temps ensemble.
Propos recueillis par Jeanne Rey
Maison de naissance Ô Nénuphars: pour un partage des gardes
L’essentiel en quelques chiffres:
- 56 accouchements en 2024;
- 11 sages-femmes en exercice sous propre responsabilité professionnelle (les plus jeunes ont 35 ans, la plus âgée 63, âge moyen: 40, âge médian: 39); ayant au total 20 enfants, de 16 mois à 36 ans
- Suivi global avec une sage-femme référente;
- Modèle de gardes en 24h pour l’accouchement, de la 37e à la 42e semaines de grossesse, 24h sur 24;
- Accouchement en modèle one to one (une femme – une sage-femme) avec une sage-femme présente pendant toute la durée de l’accouchement, et une deuxième pour le moment de la naissance;
- Possibilité pour la sage-femme de choisir d’être présente à l’accouchement de ses patientes, en première ou deuxième: 80 % des accouchements;
- Pas d’indemnités de garde mais un forfait de 300 CHF par couple (couverture des frais administratifs et de fonctionnement de la maison de naissance).
Plus d’informations sur https://onenuphars.ch/
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