Une enquête qualitative auprès de neuf femmes immigrées employées dans des postes non qualifiés pendant leur grossesse a révélé des lacunes importantes dans la protection de leur santé. Les participantes auraient souhaité un accompagnement coordonné et personnalisé tout le long de la grossesse. Les sages-femmes jouent un rôle déterminant dans la protection de la santé des travailleuses enceintes et le respect de leurs droits. Cet article reprend les résultats de cette enquête menée pour un mémoire de master réalisé dans le cadre du Master of Science en Sciences de la santé.
Les emplois non qualifiés impliquent non seulement des bas salaires, mais aussi le plus souvent des conditions de travail pénibles ou dangereuses qui sont associées à des issues de grossesse défavorables et des risques pour le futur enfant. Cela concerne par exemple un travail physiquement contraignant, des horaires longs, des horaires de nuit ou des expositions chimiques (Fowler & Culpepper, 2026; Goldman & Wylie, 2026). Or, les femmes de nationalité étrangère sont surreprésentées dans les emplois non qualifiés: 15 % des femmes de nationalité étrangère exercent une profession dite élémentaire avec des tâches simples et répétitives (par exemple nettoyeuse, ouvrière), contre 4 % des femmes de nationalité suisse (Office fédéral de la statistique [OFS], 2025a). Elles sont aussi nombreuses dans les métiers peu qualifiés de la restauration, des soins et services aux personnes ou de la vente.
Par ailleurs, une partie des femmes immigrées (ici définies comme des femmes nées à l’étranger et ayant immigré en Suisse, quelles qu’en soient les raisons (OFS, 2025b) font face à des défis spécifiques concernant leur santé reproductive et périnatale (Perrenoud et al., 2026). Les femmes originaires de pays extra-européens ont des taux plus élevés de mortalité infantile, de bébés de petit poids et de prématurité que celles originaires de Suisse ou d’Europe. C’est aussi le cas de celles qui ont de bas revenus (Wanner, 2020). Les travailleuses immigrées occupant des postes non qualifiés cumulent donc plusieurs facteurs de vulnérabilité durant la période des «1000 premiers jours», cruciale pour le développement de l’enfant.
Les femmes originaires de pays extra-européens ont des taux plus élevés de mortalité infantile, de bébés de petit poids et de prématurité que celles originaires de Suisse ou d’Europe. C’est aussi le cas de celles qui ont de bas revenus.
Profil des participantes
Notre recherche s’inscrit dans une perspective de santé publique visant à réduire les inégalités sociales de santé. Au travers d’entretiens qualitatifs semi-dirigés, ce travail explore le vécu de la conciliation entre travail et grossesse chez 9 femmes immigrées exerçant un emploi non-qualifié. Les participantes ont été recrutées grâce au soutien de l’association Panmilar, de la Fraternité du Centre Social Protestant, des sages-femmes exerçant sous propre responsabilité professionnelle et du Conseil en périnatalité PROFA. Chacune d’entre elle, était arrivée en Suisse à l’âge adulte. Elles avaient travaillé au moins une partie de leur grossesse comme femmes de ménages (3 d’entre elles), agente de nettoyage, ouvrière, vendeuse, caissière, dame de compagnie, nounou. Parmi elles, deux étaient employées dans des ménages privés. Leurs pays d’origine étaient l’Egypte, l’Erythrée, le Maroc, le Cap-Vert (2), l’Equateur (2), et le Portugal (2). Au moment de l’étude elles vivaient en Suisse en moyenne depuis neuf ans. Une femme a obtenu la nationalité suisse, six femmes avaient un permis B, une femme avait un permis C et une femme était sans permis de séjour. Pour quatre femmes il s’agissait de leur premier enfant.
La grande majorité des femmes (8 sur 9) soulignent dans cette étude une charge professionnelle restée intense et vécue comme plus exigeante au cours de la grossesse (port de charges, postures pénibles, cadences élevées, etc.).
Une charge de travail intense et des lacunes de protection
La grande majorité des femmes (8 sur 9) soulignent une charge professionnelle restée intense et vécue comme plus exigeante au cours de la grossesse (port de charges, postures pénibles, cadences élevées, etc.). Dans certains cas, un contexte professionnel dégradé (manque de personnel, infrastructures inadéquates) a renforcé cette pénibilité, comme pour M., femme de ménage:
«Parfois il n’y avait pas le temps même pour aller manger. (…) Et parfois, il n’y avait pas de pause de la matinée parce qu’il n’y avait pas le temps. C’était dur, vraiment.»

Huit participantes relatent que l’accompagnement offert par les employeur·euse·s ou les professionnel·le·s de la santé leur a semblé insuffisant ou non adapté à leur situation professionnelle réelle. De plus, elles ont rencontré des difficultés d’accès et de compréhension des informations concernant les mesures légales de protection de la maternité au travail, notamment à cause de barrières linguistiques. En conséquence, très peu de femmes ont eu accès à des adaptations de postes, comme cela est prévu par l’Ordonnance sur la protection de la maternité (OProMa, voir encadré ci-dessous).
Huit participantes sur neuf relatent que l’accompagnement offert par les employeur·euse·s ou les professionnel·le·s de la santé leur a semblé insuffisant ou non adapté à leur situation professionnelle réelle.
Ordonnance sur la Protection de la Maternité
Selon l’Ordonnance sur la Protection de la Maternité (OProMa) l’employeur·se est tenu de réaliser une analyse de risque. En cas de grossesse, il doit procéder à une adaptation de poste ou transférer la femme à un poste sans danger. En l’absence d’analyse de risque ou en l’absence des adaptations nécessaires, la ou le gynécologue doit prononcer un avis d’inaptitude conduisant au retrait de l’emploi avec maintien de 80 % du salaire.
Leur situation financière précaire a renforcé chez certaines femmes la peur de perdre leur emploi et le sentiment d’être contraintes de poursuivre leurs tâches habituelles: «J’avais peur. Si je perdais mon travail, je ne savais pas comment acheter le lait pour mon enfant. Et même si c’était lourd, je pensais à mon enfant. «J’y vais, il faut que je continue»» A., agente de nettoyage.
Des stratégies de protection aux effets limités
Face au manque de soutien, certaines travailleuses ont développé leurs propres stratégies de protection: éviter certaines tâches, faire attention aux produits, par exemple. Plusieurs femmes relatent qu’elles ont dû assumer seules la responsabilité de la protection de leur santé et de celle de leur futur enfant, comme nous le partage S., nounou et femme de ménage.
«Par exemple, les produits de nettoyage: je portais toujours des masques de ma propre initiative. Parce que des fois ils sont très forts et je pensais à l’enfant, au bébé. Et aussi de ne pas porter des choses lourdes, de ne pas tomber des chaises (…) Je faisais vraiment beaucoup attention et prenais des précautions pour ne pas avoir des regrets après.»
Toutefois, ces stratégies ont eu une portée limitée. Finalement, toutes les femmes ont dû de se retirer de leur emploi à un moment de la grossesse, temporairement par un arrêt maladie (7 sur 9) ou définitivement par la démission (2 sur 9), ce qui a entraîné une perte partielle ou totale des revenus et un sentiment d’isolement social. C., dame de compagnie, décrit la difficulté d’accepter un arrêt maladie alors que son employeur dans un ménage privé, refusait de payer son salaire:
«La gynécologue, elle a dit «il faut arrêter le travail». Je n’avais pas de solution et je ne savais pas comment faire (…). Donc je n’avais vraiment pas le moral. J’étais fatiguée… la fatigue, la panique, le moral et puis le stress, et physiquement vraiment je n’étais pas bien.»
Toutes les femmes ont dû de se retirer de leur emploi à un moment de la grossesse, temporairement par un arrêt maladie ou définitivement par la démission – entraînant une perte partielle ou totale des revenus et un sentiment d’isolement social.
Spécificités des ménages privés
Les ménages privés ne sont pas soumis à la Loi sur le Travail. Par conséquent, les femmes de ménage, «nounous» et dames de compagnie ne bénéficient pas de la protection prévue par l’OProMa. L’employeur·euse a tout de même l’obligation de protéger la santé physique et psychique de ses employées (art. 328 du Code des Obligations, CO). Les salariées des ménages privées sont aussi protégées contre le licenciement pendant la grossesse et les 16 semaines suivant l’accouchement (art. 336c CO) et ont droit au salaire en cas de maladie (art. 324a CO). Ces droits sont souvent méconnus par les employeur·euse·s. Une consultation avec un·e professionnel·le qualifié·e est donc particulièrement nécessaire.
Quelles pistes d’action pour réduire les inégalités?
En conclusion, les récits des femmes montrent un retard d’accès aux soins concernant les risques professionnels et de nombreux obstacles au respect de leurs droits. En comparaison à d’autres contextes (Gravel et al., 2025), les lacunes d’application de l’OProMa paraissent renforcées par un déficit d’information et de soutien des travailleuses concernées. La précarité financière a été un facteur supplémentaire de stress et d’anxiété. Tous ces éléments constituent une situation d’injustice reproductive (Perrenoud & Gouilhers, 2024) et participent à la production d’inégalités sociales de santé.
Les participantes auraient souhaité bénéficier de temps dédiés à des échanges plus réguliers avec les professionnel·le·s de santé sur la conciliation travail et grossesse. Elles auraient aimé recevoir des informations claires et traduites dans leur langue, permettant de mieux comprendre leurs droits et les obligations de leurs employeur·euse·s. Elles auraient aussi souhaité être orientées vers les ressources offrant un accompagnement personnalisé et continu, de la grossesse au retour au travail, tenant compte de leur projet familial et professionnel, mais également de leur situation économique et de leur statut de séjour.
Les participantes auraient souhaité bénéficier de temps dédiés à des échanges plus réguliers avec les professionnel·le·s de santé sur la conciliation travail et grossesse.
Rôle des sages-femmes
Les sages-femmes jouent un rôle déterminant pour la protection de la santé des travailleuses enceintes et le respect de leurs droits. Elles peuvent agir:
- En interrogeant les femmes le plus précocement possible, systématiquement et de façon détaillée, sur leurs tâches professionnelles, leurs horaires, leur vécu, et en identifiant les risques pour la grossesse et la santé de la femme;
- En les informant systématiquement sur l’existence de protections contre les risques professionnels pendant la grossesse, contre les licenciements et contre les discriminations en lien avec la maternité;
- En les orientant dès le premier trimestre vers la ou le gynécologue pour la mise en place des mesures de protection au travail;
- En repérant tout le long de la grossesse les situations problématiques comme l’absence d’analyse de risques, le refus d’aménagement du poste de travail, la dégradation des conditions de travail, la menace de licenciement et les symptômes de complications obstétricales;
- En les orientant vers des consultations spécialisées, si possible sans coût financier et avec une prise en charge de l’interprétariat, pour les aider à faire valoir leurs droits en tant que travailleuses enceintes (comme le Conseil en périnatalité PROFA ou Unisanté dans le canton de Vaud, voir encadré ci-dessous);
- En se formant et en se tenant informées sur la protection de la maternité.
Cet article est basé sur les résultats d’un travail de master réalisé dans le cadre du Master of Science en Sciences de la santé, conjoint de la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale et de l’Université de Lausanne, orientation Sage-femme:
Rulfi, F. (2025). Vécu de la conciliation travail et grossesse chez des femmes migrantes avec un poste de travail non qualifié. Sous la direction d’Isabelle Probst, sous les co directions de Pauline Thomas et Christelle Kaech.
Ressources pour orienter les travailleuses
Plusieurs sites fournissent des informations concernant les droits des travailleuses enceintes. Par exemple le site du Secrétariat d’Etat à l’économie (cliquer). Le Bureau de l’égalité de Bâle (cliquer) dispose d’un site avec des informations 8 langues (https://www.mamaworkrights.ch/en/).
Des consultations gratuites existent dans plusieurs cantons. Dans le canton de Vaud, on peut mentionner:
- L’entretien pré et post natal du Conseil en périnatalité PROFA, par des assistantes sociales et des sage-femmes conseillères. Non facturé, avec une prise en charge de l’interprétariat. https://www.profa.ch/perinatalite
- La consultation de médecine du travail «Travailleuse enceinte» d’Unisanté. Payée par la LaMal, avec au cas par cas une organisation de l’interprétariat. https://www.unisante.ch/fr/promotion-prevention/sante-au-travail/travailleuse-enceinte
Autrices:
Françoise Rulfi, sage-femme conseillère, MSc, Conseil en périnatalité PROFA. francoise.rulfi@profa.ch
Pauline Thomas, sage-femme, MSc, maître d’enseignement à la Haute Ecole de Santé – Vaud, Haute école spécialisée de Suisse occidentale. pauline.thomas@hesav.ch
Christelle Kaech, sage-femme, MSc, collaboratrice R&D HES à la Haute Ecole de Santé – Vaud, Haute école spécialisée de Suisse occidentale. christelle.kaech@hesav.ch
Isabelle Probst, psychologue PhD, professeure associée à la Haute Ecole de Santé – Vaud, Haute école spécialisée de Suisse occidentale. isabelle.probst@hesav.ch
Références:
- Fowler, J. R. & Culpepper, L. (2026) Working during pregnancy. UpToDate.
- Goldman, R. H. & Wylie, J. B. (2026) Overview of occupational and environmental risks to reproduction in females. UpToDate.
- Gravel, A. R., Probst, I., Riel, J., Abderhalden-Zellweger, A. & Krief, J. (2025) Grossesse en milieu de travail: Défis de santé et de justice au travail. Presses de l’Université du Québec.
- Office fédéral de la statistique (2025a) Enquête suisse sur la population active (ESPA).
- Office fédéral de la statistique (2025b) Population issue de la migration en 2024.
- Office fédéral de la statistique (OFS, 2016) Catégories socioprofessionnelles (CSP 2010).
- Perrenoud, P. & Gouilhers, S. (2024) Justice reproductive: un engagement essentiel pour les sages-femmes. Obstetrica; 2024(11), 14-17.
- Perrenoud, P., Montagnoli, C. & MBangha, M. (2026) Soins périnataux des personnes issues de la migration. HedS-Genève, HESAV & Université du Québec à Trois-Rivières. [Webinaire]
- Wanner, P. (2020) Adverse perinatal outcomes among children in Switzerland: The impact of national origin and socio-economic group. International Journal of Public Health; 65, 1613–1621.