Dans cet article, Marielle Schmied, sage-femme, maître d’enseignement HES, Isabelle Carrard, psychologue, professeure HES, Raphaël Hammer, sociologue, professeur HES et Cindy Chevalley Gerber, sociologue, présentent les résultats de leur étude portant sur le thème «L’alimentation pendant la grossesse: expériences des femmes enceintes et pratiques professionnelles». Ils proposent également des recommandations pour la pratique des professionnel·le·s de la périnatalité.
Cette recherche a été présentée dans le cadre du concours de posters du Congrès suisse des sages-femmes 2025, lors duquel les auteur·rice·s ont reçu le premier prix dans la catégorie «projets interprofessionnels». Vers le poster primé
La grossesse est largement reconnue comme une période clé pour l’adoption de comportements alimentaires favorables à la santé, les femmes enceintes se montrant particulièrement attentives aux effets de leur hygiène de vie sur leur propre bien-être ainsi que sur celui de leur enfant à naître (O’Brien et al., 2017).
La recherche qualitative «L’alimentation pendant la grossesse: expériences des femmes enceintes et pratiques professionnelles» apporte un éclairage sur le vécu des femmes enceintes et sur les pratiques des professionnel·le·s de la périnatalité en Suisse romande. Cette étude exploratoire, financée par le Domaine Santé de la Haute Ecole Spécialisée de Suisse occidentale, a été menée par les auteur·rice·s de cet article. Basés sur des entretiens avec 20 femmes enceintes et des groupes de discussion avec des sages-femmes, des diététiciennes et des gynécologues, les résultats montrent les difficultés de suivi et d’information en matière d’adaptation alimentaire pendant la grossesse.
Le vide informationnel particulièrement, durant le premier trimestre, conduit les femmes à rechercher seules des informations, principalement via Internet et des sources spécialisées, ce qui peut générer anxiété et culpabilité.
Le désir de bien faire face à la «jungle informationnelle»
Toutes les femmes rencontrées expriment la volonté de modifier leur alimentation pour favoriser le bon déroulement de leur grossesse et la santé de leur enfant. Cependant, ce désir se heurte à des recommandations et des informations souvent perçues comme peu claires ou contradictoires. Si les principes théoriques sont globalement compris, la mise en pratique s’avère complexe: comment déterminer si une salade est suffisamment lavée, savoir si un fromage est réellement au lait pasteurisé ou si une charcuterie sous vide est sans danger?
En l’absence d’un accompagnement précoce, de nombreuses femmes enceintes font face à un vide informationnel particulièrement durant le premier trimestre. Cette situation les conduit à rechercher seules des informations, principalement via Internet et des sources spécialisées, ce qui peut générer anxiété et culpabilité.
Le premier trimestre
Le début de la grossesse comporte des défis spécifiques qui compliquent l’application des recommandations alimentaires. Les nausées, les aversions et la fatigue intense limitent parfois drastiquement les choix possibles, créant un fossé entre ce que la femme devrait et souhaiterait manger, et ce qu’elle peut réellement ingérer (Chevalley Gerber et al., 2025).
Lors du premier trimestre, la nécessité de dissimuler la grossesse tout en modifiant leurs habitudes alimentaires génère pour les femmes une charge mentale élevée, qu’elles assument souvent seules.
La norme sociale du secret entourant le premier trimestre de grossesse constitue encore une contrainte supplémentaire, pouvant exposer les femmes à un stress important lors des repas pris en commun. La nécessité de dissimuler la grossesse tout en modifiant leurs habitudes alimentaires génère pour les femmes une charge mentale élevée, qu’elles assument souvent seules ou avec un soutien limité du partenaire (Chevalley Gerber et al., 2025).
La question délicate du poids et de l’image corporelle
La question du poids et de l’image corporelle apparaît particulièrement sensible, la grossesse étant marquée par des transformations physiques rapides et par une forte pression sociétale sur le corps des personnes enceintes (Carrard et al., 2026). Malgré l’importance de ces enjeux pour le bien-être psychologique, ils restent peu abordés en consultation, laissant les femmes avec le sentiment que leurs inquiétudes concernant la prise de poids sont secondaires. Les professionnel·le·s rencontrés dans le cadre de l’étude reconnaissent la difficulté d’aborder ces sujets par crainte de culpabiliser ou de stigmatiser les femmes. Il est pourtant essentiel de légitimer ces préoccupations. Les sages-femmes occupent une position privilégiée pour promouvoir une image corporelle positive et accompagner l’acceptation des changements liés à la grossesse. En valorisant la fonctionnalité du corps et le caractère physiologiquement nécessaire de la prise de poids, les sages-femmes contribuent à la préservation du bien-être psychologique et à l’adoption de comportements alimentaires adaptés (Carrard et al., 2026).

Regrets des professionnel·le·s
Les sages-femmes et diététiciennes rencontrées partagent un regret commun: celui de rencontrer les femmes trop tardivement dans leur parcours. Souvent, les conseils nutritionnels sont prodigués lors de séances de groupe à un stade avancé de la grossesse, ce qui limite la personnalisation. Les professionnel·le·s craignent alors de susciter de la culpabilité chez des femmes qui auraient consommé des aliments à risque durant les premières semaines par simple manque d’information. Les diététiciennes, en particulier, notent qu’elles n’interviennent souvent que sur mandat médical et souhaiteraient pouvoir offrir un accompagnement préventif.
Il apparaît pertinent de favoriser un entretien précoce, dès l’annonce de la grossesse, avec une sage-femme. Un tel accompagnement pourrait offrir un espace structuré pour aborder les questions liées à l’alimentation, aux changements corporels, et à d’autres préoccupations du début de grossesse.
Pistes pour la pratique
Les résultats de cette recherche exploratoire soulignent la nécessité de reconsidérer l’accompagnement nutritionnel en périnatalité.
Accès précoce à la consultation
Il apparaît pertinent de favoriser un entretien précoce, dès l’annonce de la grossesse, avec une sage-femme. Un tel accompagnement pourrait offrir un espace structuré pour aborder les questions liées à l’alimentation, aux changements corporels, et à d’autres préoccupations du début de grossesse, et contribuer ainsi à réduire l’anxiété fréquemment observée au cours du premier trimestre.
Individualisation des conseils
L’information des professionnel·le·s devrait également prendre en compte les habitudes alimentaires, les régimes spécifiques, la relation au corps ainsi que le contexte culturel propre à chaque femme.
Inclusion du ou de la partenaire
Impliquer les conjoint·e·s lors des consultations contribuerait à instaurer un environnement de soutien au sein du couple et à partager les repères concernant les précautions à adopter, réduisant ainsi les tensions domestiques.
Dialogue ouvert sur le poids
Aborder la prise de poids de manière individualisée, en la reliant à des conseils adaptés en matière d’activité physique et de nutrition, permettrait de réduire l’anxiété maternelle et de renforcer la compréhension des besoins du corps, sans générer de stigmatisation.
En conclusion, la sage-femme peut jouer un rôle central dans l’accompagnement alimentaire pendant la grossesse: en proposant un soutien précoce, sécurisant et pragmatique ajusté à la vie quotidienne des femmes enceintes.
On parle de cette étude sur la RTS
L’émission Tribu (RTS) recevait le 17 février Raphaël Hammer et Marielle Schmied, pour parler de l’étude et en relayer les résultats auprès du grand public – une ressource supplémentaire à partager.
Auteur·rice·s:
Marielle Schmied, sage-femme, maître d’enseignement à la Haute Ecole de Santé – Vaud (HESAV), Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO). marielle.schmied@hesav.ch
Isabelle Carrard, psychologue, professeure dans la Filière Nutrition et diététique à la Haute école de santé Genève (HEdS), Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO). isabelle.carrard@hesge.ch
Raphaël Hammer, sociologue, professeur à la Haute Ecole de Santé – Vaud (HESAV), Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO). raphael.hammer@hesav.ch
Cindy Chevalley Gerber, sociologue, Haute Ecole de Santé – Vaud (HESAV), Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO).
Références
- Carrard, I., Hammer, R., Chevalley Gerber, C. & Schmied, M. (2026) Weight and body image during pregnancy: A qualitative study of the experience of pregnant women, midwives and dietitians. International Journal of Qualitative Studies on Health and Well-Being; 21(1), Article 2608194.
- Chevalley Gerber, C., Carrard, I., Schmied, M. & Hammer, R. (2025) Food adaptations and challenges during early pregnancy: A qualitative exploration of women’s experience. Midwifery; 150, 104609. https://doi.org/10.1016/j.midw.2025.104609
- O’Brien, O. A., Lindsay, K. L., McCarthy, M. et al. (2017) Influences on the food choices and physical activity behaviours of overweight and obese pregnant women: A qualitative study. Midwifery; 47, 28–35.